Rousseau. Emile, Liv
siste que dans la culture dont elles sont le moyen, en revanche nous voulons que ces jeunes gens possèdent, à leur sortie du lycée, — et pour ne plus les perdre — toutes les connaissances morales nécessaires à un nomme libre. Notre enseignement libéral, s’il fait bon marché du savoir pour ainsi dire matériel, attache au contraire le plus grand prix au savoir moral. À cet ordre de savoir nous attribuons une valeur intrinsèque, indépendante de celle qu'il peut avoir comme moyen de culture, parce que, tandis que la connaissance de la pile de Bunsen ou de la règle : credo Deum esse sanctum, n'est pas, en soi, nécessaire à la pratique de la liberté, au contraire, les enseignements que nous donnent, à travers les siècles, les Socrate, les Sénèque, les Marc-Aurèle, les Pascal, ou, d'une façon plus précise, la connaissance des règles qui, selon ceux qui furent les plus sages des hommes, doivent, en chaque circonstance de notre vie, dicter notre conduite, cette connaissance est véritablement indispensable à celui qui veut être un homme. L'enseignement libéral se défend donc d'être une école d'ignorance; il se refuse à être un enseignement formel. Le jeune homme que nous aurons élevé sortira-t-il de nos mains l'esprit vide ou peuplé seulement de stériles formules; ne sera-t-il pas au contraire muni des plus essentielles connaissances, s'il sait, suivant l'expression de M. Lachelier, « ce que les hommes ont fait, pensé, senti aux principales époques de l’histoire! », s'il connaît les expressions les plus belles de la loi morale, s'il reçoit, en un mot, de notre enseignement une doctrine
de la vie?
À. Instructions, p.72, note.
Une doctrine de la vie? Mais c’est précisément ce que les adversaires de l'enseignement libéral prétendent qu'il est incapable de donner aux jeunes gens. En fait, nous disent-ils, votre Enseignement classique, tel qu'il existe, s'interdit d'enseigner aucune doctrine. Il se proclame neutre, c'est-à-dire indifférent aux doctrines, se refusant à en adopter aucune. En droit, l'enseignement libéral ne peut pas enseigner de doctrine morale; car enseigner une doctrine, quelle qu'elle soit, c'est entreprendre sur la liberté de l'enfant. L'enseignement libéral ne peut professer une morale qu'en se reniant lui-même.
On reconnaît ici, tournée contre l’enseignement, la même objection que nous avons entendu adresser à l'éducation libérale. Nous essaierons d’en montrer la faiblesse. Mais il nous faut d'abord avouer que l'Université n'a pas peu contribué à propager cette fausse conception du libéralisme. N'a-t-elle pas, des principes de la doctrine libérale, conclu à la neutralité stricte entre les confessions — ce qui est bien, les choses de la religion n'étant point du ressort de la raison, — mais aussi entre les idées morales, politiques et sociales, — ce qui n'est plus soutenable? Prudente à l'excès, et peutêtre aussi avec la secrète pensée que sa prudence lui gagnerait des sympathies, elle s'est interdit toute affirmation doctrinale. Le dogme de la neutralité a remplacé le dogme de l'orthodoxie cousinienne. Les « questions irritantes », c'est-à-dire précisément celles que doit connaître et sur lesquelles doit prendre parti tout homme qui pense, ont été bannies des programmes. Mais comme ces grandes questions morales, politiques et sociales sont, quoiqu'on fasse, l'aboutissement inévitable de tout enseignement, et que, même exclues des
LES PRINCIPES GÉNÉRAUX 237 programmes, elles surgissent à tout propos, à l'occasion parfois des exercices les plus humbles, on a recommandé aux professeurs d'avoir le courage de les fuir. On a exigé d'eux, sous prétexte d'apaisement, l'infidélité la plus grave à la doctrine libérale. Ils ont obéi. Et c'est ainsi que l'Enseignement secondaire a été appauvri, vidé de tout ce qui eût fait de lui un enseignement libéral. Il n'a plus « d'âme ». Nul « Dieu intérieur! » ne l'anime. Et même ses partisans les plus zélés sont obligés d'avouer qu'il manque actuellement d'une doctrine morale assez forte et vivante pour le rendre luimême vivant et fort.
Toutefois n'allons pas rendre responsable de cette indigence de notre Enseignement secondaire la doctrine libérale elle-même. Mais, faisant abstraction de toute considération d'opportunité, d'habileté ou d'intérêt, demandons-nous ce que réclamerait, sur cette délicate question de la neutralité, une pédagogie libérale fidèle à elle-même. Elle nous ordonne de former des hommes libres. Or, nous n'y pouvons réussir qu’en étant nous-mêmes des hommes libres. Seul un esprit libre, réalisant sous une forme concrète et vivante l'idéal qu'il propose, peut élever d’autres esprits par et pour la liberté.
Il nous semble nécessaire d'insister sur ce point. Dans une société conçue d'après l'idée libérale, l'État, n'ayant d'autre fonction que d'aider toutes les activités libres à se produire, à se déployer, et de veiller qu'aucune d'elles n'en gêne ni n'en asservisse aucune autre, l'État donc n'a le droit de professer aucune doctrine particulière, ni