‹ Les principes de L'Enseignement libéral dans leur application à la question de l'Enseignement secondaireChapitre 67 sur 73 · Instruclions, programmes et règlements, p. 11, note · texte numérisé non relu

Instruclions, programmes et règlements, p. 11, note

ment les rapports d'idées marqués par la phrase française, afin de découvrir les tournures et les formes qui rendront ces rapports.

Loin donc que le thème et la version soient, comme on le prétend, des exercices purement formels et verbaux, ils nous semblent au contraire les plus capables de faire penser, les plus éducateurs. Mieux que tout autre exercice scolaire, ils obligent l'esprit à l'effort et lui donnent les qualités proprement scientifiques.

N'insistons pas davantage sur des avantages reconnus par tous les maîtres, par ceux qui enseignent les langues mortes comme par ceux qui enseignent les langues vivantes. Et concluons qu'un enseignement libéral ne saurait être purement français.

Mais quelles langues doit-il enseigner? C'est ici la grosse question, celle qui, depuis le livre retentissant de Frary, a si bien accaparé l'attention publique qu'elle semble aujourd’hui résumer et contenir tout le débat entre l'Enseignement classique et l'Enseignement moderne !. Mais elle ne le résume qu'en le rétrécissant, en le défigurant, et, si ce débat est plus loin que jamais d'être clos, c’est justement parce qu'on accorde à la question des langues trop d'importance, et que, en l'isolant des autres problèmes qui la commandent, en la considérant à part et en soi, on se prive des éléments d'une solution. La question ne se pose pas, comme nous voyons tou-

1. L’exposé le plus complet et le plus récent des arguments pour les langues anciennes est celui de M. Fouillée : L’Enseignement au point de vue national et les Études classiques et la démocratie. Geux des arguments en faveur des langues modernes sont de MM.J. Lemaitre : La France de demain du 15 juin 1898, et Lacombe : Esquisse d’un enseignement basé sur la psychologie de l'enfant.

jours qu'on le fait, dans le général et l'absolu, et il ne s'agit pas de savoir si les langues et les littératures modernes valent les langues et les littératures anciennes. Le problème initial étant celui-ci : Notre Enseignement secondaire doit-il être libéral ou doit-il être utilitaire, la question des langues se trouve exactement délimitée. A-t-on décidé que notre Enseignement secondaire doit être utilitaire, il faut se demander alors ceci et rien que ceci : « Les langues et les littératures modernes sontelles plus utiles pratiquement que les langues et les littératures anciennes? » Croit-on au contraire que notre Enseignement secondaire doit être libéral, la question alors se pose ainsi et seulement ainsi : « Les langues et les littératures modernes sont-elles un instrument de développement intellectuel et moral meilleur que les langues et les littératures anciennes? » Ramenée à ces justes proportions et posée en ces termes précis, la question se simplifie et s'éclaire.

En nous plaçant à ce point de vue, nous remarquerons d’abord que les langues anciennes ont un avantage certain sur les langues modernes, c'est qu'on ne les parle plus. Il ne saurait venir à l'esprit d'aucun professeur de mettre un élève en état de parler couramment le latin et le grec. La seule fin raisonnable que puisse se proposer un professeur d'humanités, c'est, au moyen des œuvres latines et grecques, d'exercer l'esprit de ses élèves et de nourrir leur pensée. En d'autres termes, ce qui domine naturellement et inspire l’enseignement des langues mortes, c’est le souci de la culture générale. Et nous ne disons pas qu'il n'en puisse être de même pour les langues vivantes. Mais nous disons que, la connaissance de ces langues étant, en elle-même et avec une

évidence frappante, pratiquement utile, il est à craindre que les élèves d’abord, les maîtres à leur suite, ne soient tentés de prendre cette connaissance pratique comme fin dernière de l'étude de ces langues.

Cela est si bien la disposition invincible des professeurs de langues vivantes, que, dans les /nstructions sur l’enseignement des langues vivantes — /nstructions relatives cependant aux seuls programmes classiques — nous avons l'étonnement d'entendre M. Bossert s'élever contre la « fausse assimilation des langues vivantes aux langues mortes » et déclarer que les langues vivantes doivent être enseignées, non pour le profit intellectuel et moral qu'on en peut retirer, mais pour être sues, « Une langue vivante s'apprend par elle-même et pour elle-même ?. » Démenti flagrant au principe même de la pédagogie libérale et à l'esprit qui anime le reste des Instructions. Qu'on le veuille ou non, l'étude des lanoues vivantes tend d'elle-même vers des fins pratiques et utilitaires, et il est, par conséquent, presque inévitable qu'elle soit détournée des fins libérales.

Mais, quand bien même l'étude des langues vivantes ne risquerait pas d'être déviée et faussée, il resterait à se demander si les littératures modernes sont des éducatrices comparables aux littératures anciennes. Nous ne le croyons pas. Il est hors de doute que la beauté originale des littératures anglaise et allemande échappe presque tout entière à de jeunes esprits de structure

1. M. Jaurès a fait valoir cet argument à la tribune de la Chambre des députés, séance du 24 novembre 1896. Cf. également Fouillée, Les Études classiques et la démocralie, p. 6 et suiv.

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