‹ Les principes de L'Enseignement libéral dans leur application à la question de l'Enseignement secondaireChapitre 68 sur 73 · Instruclions, programmes et règlements, p · texte numérisé non relu

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française. Si les plus cultivés d’entre nous doivent, pour la pénétrer, faire un effort considérable, il est à présumer que des enfants de douze à dix-huit ans ne tenteront pas cet effort. Ils ne comprendront pas et ne chercheront pas à comprendre. Objectera-t-on qu'il faut, dans l’enseignement des littératures étrangères, s'attacher, non pas au côté « local », mais au côté général et universel, et que la part « d'humanité » qu'elles contiennent est assez considérable pour suffire à l'éducation d'esprits français? — Sans doute; mais ces idées et ces sentiments humains sont eux-mêmes fortement teintés d'esprit germanique ou anglo-saxon, et, par là même, moins accessibles à nos élèves. Puis, soutenir que les littératures anglaise et allemande sont éducatives justement par ce qui, en elles, n'est ni allemand ni anglais, n'est-ce pas une singulière façon de les préférer aux littératures anciennes? Soyons donc logiques, et plutôt que d'aller demander, pour des enfants français, à des formes de pensée si éloignées de la pensée française une initiation à la vie intellectuelle et morale, demandons-la aux littératures dont le génie est le plus proche du nôtre, à celles que notre esprit national peut pleinement comprendre, goûter et s’assimiler ‘.

Les littératures anciennes ne révèlent pas seulement un génie plus proche de notre génie, elles sont encore plus générales et humaines que les littératures étrangères. Soit que, déformés et altérés par vingt-cinq ou trente siècles de civilisation, les modernes nous offrent

1. Cf. Fouillée, L'Enseignement au point de vue nalional, p. 204.

des types d'humanité plus éloignés du type général et moyen, soit que, pour les littératures anciennes, le temps ait opéré un triage des œuvres à la suite duquel celles-là seules ont survécu qui étaient assez générales pour que tous les hommes s'y pussent reconnaitre, il est certain que les littératures modernes sont moins propres que les littératures anciennes à faire connaître l'homme en son fond permanent et universel. Boileau ne s’y élait pas trompé qui, pour fonder en raison l'imitation des anciens, déclarait qu'ils avaient bien attrapé la nature, c'est-à-dire qu'ils avaient tracé les contours éternels de l’âme humaine. Au contraire, les littératures modernes expriment moins les idées et les sentiments communs à toute l'humanité que les formes de pensée et de sensibilité particulières à quelques individus; et, par là, si elles sont plus intéressantes, plus abondantes en signification pour des esprits déjà formés, elles sont moins capables de donner à des esprits jeunes et ignorants des notions claires sur l'homme moral.

Enfin, précisément parce que les littératures anciennes sont l'œuvre d'une humanité jeune, toute proche encore de son éveil à la pensée, elles sont simples et par là plus accessibles à la jeunesse. Qu'il s'agisse de l'amour de la patrie, de l'amour paternel ou filial, du devoir, du mépris des richesses, du respect des lois, de la justice, du courage, etc., les sentiments et les idées y apparaissent réduits, pour ainsi dire, à ce qu'ils ont d'essentiel et de fondamental, s'y montrent, sans apprêt et sans raffinement, dans une sorte de nudité éclatante. D'aucuns leur en font un reproche. Selon M. J. Lemaître, le trésor d'idées générales et de nobles sentiments que

contiennent les littératures anciennes se retrouve, accru, dans les modernes‘. Nos classiques d'abord, nos écrivains du xvure et du xix° siècle ensuite, et enfin les écrivains anglais et allemands ont donné, dit-il, des idées et des sentiments de l'antiquité des « versions enrichies », aussi belles et plus profondes que celles que nous a laissées l'antiquité. — Il est possible. Mais comment supposer que des intelligences neuves, des cœurs inexpérimentés puissent pénétrer dans la richesse de pensée ou dans les « complications sentimentales » d'un Gœthe, d'un Heine, d’un Vigny, d'un Renan? Ils comprendront mieux et sans effort les adieux d’Andromaque et d'Hector, le patriotisme simple d’un Démosthène, la philosophie claire d'un Sénèque. Tous les maitres le savent bien, qu'il leur est plus aisé de faire comprendre Plutarque que Racine et Pascal, et que nos classiques à nous, précisément parce que les versions qu'ils ont données des pensées antiques sont des « versions enrichies », excèdent parfois les forces intellectuelles de nos élèves. À plus forte raison les littératures modernes, plus complexes encore que notre littérature classique, plus subtiles et plus riches, seront-elles pour de jeunes esprits une nourriture trop forte et inassimilable.

Ne nous demandons donc point, comme le fait M. J. Lemaïître, si la beauté allemande ou la beauté anglaise sont plus « riches » ou plus « profondes » que la beauté antique, ni si les littératures modernes sont plus intéressantes que les littératures anciennes. C'est là un autre point de vue et il ne faut pas brouiller les

4. Cf. J. Lemaître, La France de demain du 15 juin 1898, p. 18.

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LES PROGRAMMES ET LES MÉTHODES 293 questions. Il s'agit ici, non d'esthétique pure, mais d'éducation morale. Et si l’on reconnaît que les œuvres antiques sont plus simples et plus « humaines » que celles des littératures étrangères, si l'on convient en outre qu'elles sont, grâce à la parenté de race, plus accessibles à l'intelligence de jeunes Français, il faut donc admettre qu'elles sont aussi plus éducatives, et cela suffit pour qu'elles aient plus de droits à entrer dans les programmes d’un enseignement libéral.

Supérieures aux littératures modernes comme nourriture morale, les littératures anciennes le sont aussi comme gymnastique intellectuelle. Les langues étrangères, ou plutôt l'allemand et l'anglais, sont, pour employer les expressions mêmes de M. Bossert, « construites sur un autre plan » que le français'. Entre leur vocabulaire et le nôtre, nulle filiation, nulle parenté. Nombre d'expressions allemandes et anglaises n'ont pas d’équivalents français. Non seulement les mots, mais encore la syntaxe témoignent d'un génie profondément différent du nôtre. « Mais, s’'écrie M. J. Lemaître, autant que je puis en juger, la grammaire allemande est plus belle, plus harmonieuse dans sa complexité que la latine et ne l’est pas moins que la grecque?. » — [1 se peut; mais ces qualités intrinsèques ne sauraient compenser l'infériorité pédagogique qui résulte d'une dissemblance trop profonde, organique si l'on peut dire, entre l'allemand et le français. L’allemand avec ses constructions rigides, ses verbes séparables, l'infinie variété de ses mots composés, sa syn-

1. Instructions, programmes el règlements, p. #4. 2, J. Lemaiître, La France de demain du 15 juin 1898, p. 20.

taxe compliquée et subtile; l'anglais, avec sa particule adverbiale si variée, si expressive, qui matérialise et colore les idées et les sentiments les plus impalpables, avec ses auxiliaires qui expriment des nuances de pensée inconnues au français, l'allemand et l'anglais ne sont nullement superposables au français, direct, simple, fin, plus abstrait que pittoresque. Que résulte-t-il de ces dissemblances? C'est une difficulté extrême, insurmontable pour des enfants, à traduire exactement et avec précision, à rendre les tours, les mots, les mouvements et comme la physionomie de la pensée; c'est une nécessité de se contenter d'à peu près, d'expressions impropres, de périphrases, de tournures inexactes. « Souvent, dit M. Bossert, l'impossibilité de traduire est le meilleur des commentaires. Quand Macbeth, dans une de ses dernières tirades, s'écrie en maudissant la vie : out, out, brief candle! nous traduisons : éleins-tor, court flambeau! Mais quelle énergique éloquence dans ce monosyllabe répété, d'un sens si plein qu'il n’a plus besoin du verbe qui l'accompagne d'ordinaire! De même, la Lénore de Bürger s'écrie : her ist her! ce qui veut dire que Les morts sont morts, pâle interprétation de ces deux adverbes monosyllabiques reliés par la plus simple des formes verbales. Une ballade de Gœthe, intitulée le Pécheur, est, d'un bout à l'autre, pour le traducteur, une lutte contre un texte impossible à atteindre ! ».

« Impossible à atteindre », voila un aveu qui est grave. N'est-il pas à craindre que des élèves à qui le professeur aura répété souvent : « Cette tournure, cette expression sont intraduisibles », ne prennent l'habitude

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