LA PÎTTLOSOPTTTE DE LA NATURE
rien qui appartienne à Tordre des phénomènes. L'harmonie est Tun des noms de l'existence, dès que l'existence est multiple et que nul être n'est concevable isolément. De môme, les espèces, leur origine, leur nombre, leur nature sont des données irréductibles. Les caractères qui leur sont communs ne suppriment pas ceux qui leur sont propres, et les uns ne sont pas plus que les autres explicables par des causes étrangères. Ce sont les formes primitives de l'unité variée, ou de la variété unie (1). Bien plus, il en est des individus dans l'espèce comme des espèces dans le genre, quoiqu'ils soient liés par la génération. Les caractères individuels , même transmissibles, et ils ne sont ni tous ni exactement transmis, nous offrent toujours en eux-mêmes quelque chose d'irréductible. Grand ou petit, important ou non, ce qui est propre est propre, et c'est une étrange illusion, à bien y regarder, que la tendance pourtant si commune à croire que l'essence du singulier peut s'expliquer par l'essence de l'universel.
(1) Il faut se garder d'un malentendu. L'irréductible et le primitif ne s'appliquent point, dans ma pensée, aux données actuelles, variables sans doute, et je ne sais dans quelles limites. Mais je veux dire qu'on ne saurait comprendre la nature et la commencer qu'avec un tel système de données premières en dehors de Videntitc. La nature serait pareillement inintelligil)le ou comme unité pure, ou comme multiplicité sans unité.
On voit que, loin d'apporter des lumières à la critique générale, les sciences doivent en attendre d'elle, sur ces points dont l'examen implique des principes généraux. Les discussions philosophiques entre savants sont d'ordinaire peu édifiantes pour les philosophes. On peut aussi juger par là du bien fondé des espérances des Allemands nos contemporains qui, revenus de la spéculation pure apriorique, prétendent maintenant trouver dans la géologie ou dans la chimie organique, un terrain propre à construire d'inébranlables théories. Ils ne renoncent pas pour cela à la manie de tout expliquer et de tout réduire à l'unité d'une cause et d'un principe : de sorte qu'ils peuvent bien , dans cette malencontreuse invasion, gâter les sciences, mais non pas avancer la critique.
Autant que les divagations se justifient mutuellement, l'école néo-matérialiste a son excuse dans le règne antérieur d'une pliilosopMe de la nature qui prétendait expliquer le inonde par l'Absolu, par des Idées tombées de la suprême essence pour former les phénomènes en se particularisant. Elle ne change pas tout à fait de méthode, comme elle le croit ; car la Matière et ses Propriétés lui tiennent assez exactement lieu de l'Absolu et des déterminations de rUniversel ; et il n'y a guère que les noms qui diffèrent. D'un
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autre côté^ la philosophie de l'absolu n'était pas au fond sans emprunter à l'expérience et à l'iur duction des notions fort reconnaissables dans leur plus extrême généralisation, et que de purs aprioris ne donneraient pas. Je ne sais, à tout prendre, lequel est le plus vicieux des deux procédés. L'un force les phénomènes des classes les plus distinctes à rentrer les uns dans les autres, tire l'intelligent du vivant non-intelligent, et l'organisé vivant du non-organisé non -vivant, conclut de la succession et du conditionnement à l'identité, croit exprimer les faits en les altérant par des images, des métaphores, des termes vulgaires en apparence, métaphysiques au fond, qui n'ont jamais énoncé rien de réellement observable. Il fait un usage continuel des idées de substantialité et de causcdité, dont il n'a pas essayé un instant la critique. L'autre réunit sous des noms communs, qui semblent plus abstraits, l'ensemble des phénomènes ou leurs lois principales : c'est l'Etre, c'est l'Identité, c'est l'Idée; c'est rinfini se déterminant ou devenant Fini ; c'est l'Opposition ou la Polarité, au moyen de laquelle toutes les différences du monde et toutes les forces capables d'agir en sens contraires en astronomie, en physique, en chimie, en biologie, en histoire, en morale, reçoivent la même explication. Il ne reste qu'à montrer comment les faits connus et leurs expressions les plus générales se
coordonnent dans le système. On y réussit toujours, mais de telle façon que jamais un fait nouveau ne se prévoit et ne se découvre, et que, en revanche, des faits inexacts et bientôt démentis, des lois mal entendues et qu'il va falloir abandonner, se justifient aussi aisément que les vérités acquises à l'expérience. Ln, j^hilosophie de la nature n'a rien ajouté aux sciences de la nature. Elle s'est bornée à généraliser quelques données banales et à les transporter dans la métaphysique panthéiste, restée toujours la même avec un vocabulaire rajeuni. Je dis la même, c'est-à-dire la plus ancienne, car Schelling et son école naturaliste ont certainement reculé sur Spinoza, pour la netteté, pour l'énergie, pour la profondeur.
Hegel a donné une formule plus achevée, plus correcte de ces opposilions qui se produisent au sein de l'Infini de la pJiUosophie de la nature, et de cette indifférence des différents appelée à rétablir la synthèse dan^Yidentité primitivement divisée. Depuis VÉlre ou Néant d'être du commencement logique des choses jusqu'à la conscience de V Homme-Dieu dans l'histoire, à travers la Qualité, la Quantité^ etc., et la nature vivante, il a pris à tâche de montrer comment chaque moment du développement de V Absolu va se formant d'une thèse, d'une antithèse et d'une synthèse, où se rencontre sans faillir un
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moyen de passer à la triade suivante. Mais la rigueur de formulation n'est elle-mùme que formelle et non matérielle : on le conçoit trop bien. Non seulement Hegel trouve la nature, ainsi qu'on Tavoue communément, mal diposée à se laisser construire, et préfère dédaigner qu'expliquer certaines parties de Tunivers, aussi essentielles en fait, que rebelles à l'Idée; mais surtout sa perpétuelle gageure des oppositions, des identifications et des transitions ne peut se soutenir qu'à l'aide de paralogismes, de rapprochements forcés, de distinctions et de confusions arbitraires, de thèses et d'antithèses de langage, et par un emploi constant de la métaphore, du calembour, et de tout ce que la vague imagination met au service d'un esprit résolu à systématiser son rêve (1). L'indétermination des concepts est telle*ment habituelle à ce philosophe que je ne pense pas qu'un homme de sain entendement, disci-
(1) Pourtant rol)Scurité de la physique de Hegel n'est pas telle qu'on n'y dislinj^ue très bien des erreurs grossières et un certain genre d'ignorance. Je m'expli(]ue : lorsc^ue Hegel réfute ou prétend corriger une théorie rerue, astronomique par exemple, il commet une de ces bévues familières aux écoliers intelligents qui ne travaillent pas : et c'est ce qufi souvent on appelle esprit faux. 11 substitue à l'idée claire et démonstrative du professeur un concept défiguré plus vague qu'il croit comprendre ; il réfute cette prétendue opinion scientifique et la remplace par une autre de sa façon tout aussi incorrectement définie que la première, et qui entre mieux dans son cadre.
pliné par l'étude, soit apte à ce qui s'appelle comprendre la suite de ses déductions prétendues, pour la reproduire en bonnes et claires paroles. La logique hégélienne est restée à l'état de défi contre toute autre exposition que la sienne propre, en sa langue et en son auteur.
11 ne serait donc pas utile ici d'insister sur des théories (lui n'ont jamais eu môme l'existence aux yeux de la science, et sur un système qu'on ne peut nommer grand en philosophie qu'à titre de monstruosité, malgré les vues curieuses, spirituelles ou même profondes dont il est semé. La science, consultée, interprétée, mais non suppléée ou défigurée par les philosophes, est ce qui sert de guide à cette partie de ma critique. Or, la pensée de la soi-disant école de Kant a tout à fait dévié des traditions rationnelles du maître pour se jeter dans la fantaisie et dans les généralités vagues, conséquemment inutiles, si ce n'est fausses toujours. Je sais qu'on a voulu reconnaître dans la Philosophie de la nature de Schelling, et jusqu'à travers les formules creuses de Hegel, un développement de quelques vues systématiques des Principes métaphysiques de la physique de Kant. Mais c'est qu'on a très mal compris ce dernier ouvrage, où toute affirmation sur l'essence des êtres est soigneusement évitée, l'auteur se proposant seulement de montrer quelles thèses abstraites doivent servir de base
THÉOIUE DE LA CONCUHRKXCE