LE PROGRES
La nécessité de borner l'application de cette loi de similitude à l'intérieur d'une classe donnée, — ce qui l'exclut du rapport des classes entre elles dans un même embranchement, — ressort nettement de ce fait rapporté par Darwin, citant les propres paroles du grand ernbryologiste Baër, et que rien n'est venu démentir : à savoir que « les embryons de mammifères, d'oiseaux, de lézards, serpents, probablement aussi ceux des tortues, sont très semblables entre eux aux premiers états de leur développement, tant dans leur ensemble que par le mode d'évolution de leurs parties; au point que nous ne pouvons les distinguer que par leur grosseur k Exposons ceci brièvement dans les termes d'x\gassiz : a En comparant ces quatre types, — périphérique (Rayonnes), massif (Mollusques), longitudinal (Articulés), à symétrie double (Vertébrés), — avec le développement embryonnaire, von Baër montre qu'il n'y a entre les phases embryonnaires des animaux supérieurs et l'état permanent des animaux inférieurs qu'une ressemblance générale, due exclusivement à ce que la différenciation n'est pas faite dans le corps, et non point à ce que les types soient semblables. 1/embryon ne passe pas d'un type (embranchement) à un autre type; au contraire, le type de chaque animal est défini dés la première heure et domine tout le développement : l'embryon d'un Vertébré est un Vertébré dès le commencement et ne correspond à aucun moment à un Invertébré. Les Vertébrés embryonnaires
DANS LES PHÉNOMÈNES EMBliTOGÉNIQUES. 51
ne passent pas, pendant qu'ils se développent, par d'autres types permanents d'animaux ; le type fondamental est d'abord développé ; puis des caractères de plus en plus subordonnés apparaissent; d'un type plus général se dégage la manifestation d'un type (classe, genre, etc.) plus spécial... De ce qu'il y a de plus général sort ce (ju'il y a de moins général, jusqu'à ce qu'enfin ce ({u'il y a de plus spécial apparaisse. Chaque embryon d'un type donné, au lieu de traverser d'autres types définis, devient au contraire de moins en moins semblable à ces types ; un embryon de type supérieur n'est par conséquent jamais identique avec un autre type animal ; un embryon n'est iderUique qu'avec un autre embryon (1). »
Ce remarquable passage est aisé à traduire en termes philosophi(iues; il signifie que, au premier moment de l'existence embryonnaire, il y a indistinction physique, autant que notre observation peut pénétrer; mais que, au contraire, la imissance de développement est dès lors fixée pour le type à atteindre, et s'oppose aux apparences de types différents que ce développement traverse, bien loin de permettre jamais l'identification successive de l'être en voie de formation avec ces formes intermédiaires. Ce point de vue, qui subordonne l'évolution à sa fm, et qui montre cette fin renfermée dans un siège physiquement indistinct, est difficile à nier; car il (1) Agassiz, De l'espèce et de la classification, p. 366.
mmtmmmmm
mm.
LES PHÉNOMÈNES D EMBRYOGENIE.
n'exprime que le fait, tout philosophique qu'il soit dans l'énoncé. Or, la remaniue deBaër est tout aussi applicable aux types, moins généraux que les embranchements, et plus généraux que les espèces, qui semblent être des identiiications progressives de l'être évolutif, qu'elle l'est aux embranchements euxmêmes, s'ils étaient considérés comme des types auxquels le plus élevé d'entre eux serait assimilé successivement dans le développement dont son embryon possède la puissance. C'est la Un seule (jui détermine. Quelle idée doit-on se faire, d'après cela, de cette loi embryogénique si célébrée ? Ne faut-il pas dire qu'elle n'est point tant, par elle-même, une loi de la nature, qu'une apparence nécessairement revêtue par une autre loi, bien réelle, celle-ci, qui n'est autre que l'évolution organique de l'individu ? Faisons bien attention aux idées, telles que les prennent les naturalistes : d'une pnrt, le })rogrès paléontologique des êtres se juge, dans l'enceinte d'une classe, à la ditterenciation croissante et à la spécialisation des organes; de l'autre, le développement d'un embryon depuis le moment où l'observateur peut le ranger dans une classe déterminée, jusqu'à celui où il atteint sa forme linale dans cette classe, n'est et ne peut être autre chose qu'une ditierenciation aussi, et une spécialisation d'organes ; il est donc inévitalde qu'il y ait un certain ])arallélisn)e et une certaine ressemblance entre la première série de formes et la seconde. La première est une loi naturelle, (ju'on pense avoir
l'hypothèse des créations successives, oo
découverte, que l'on arrive à vérifier plus ou moins, et qu'on explique bien ou mal par des créations successives ou comme l'elïet des sélections dans la concurrence vitale. Mais la seconde est, en toute hypothèse, l'évolution d'un organisme individuel, ce grand fait de la nature dont on n'a jamais eu à- découvrir, mais seulement à délinir avec précision les degrés ou les phases. Les points de correspondance entre les deux séries ne sont point des assimilations exactes comme il y en aurait entre des formes de part et d'autre achevées ; le lecteur a pu remarquer, dans les citations faites ci-dessus, l'emploi d'expressions telles que '.Jusqu'à un certain point observées, ou souvent observées, ou d'ioie manière plus ou moins nette, [)arlant des formes à comparer. Dans ces limites, on n'a all'aire, ce me semble, qu'à un simple rapprochement entre le nécessaire accroissement de complexité de l'embryon qui se développe, en une classe donnée, et cet autre accroissement de complexité qui est un critère pour nos classifications d'histoire naturelle et que, avec plus ou moins de fondement, nous croyons retrouver dans les êtres de cette clause pris aux époques géologiques successives.
L'hypothèse des créutiims successives.
On sait que les premiers arguments de valeur scientiii^iue en faveur du système des . révolutions
54 l'hypothèse des créations successives.
d'i la surface du globe o, — si ce n'est même la première idée nette de la pluralité de ces cataclysmes que l'opinion, avant lui, réduisait au « déluge » des traditions populaires, — appartienneiit à Cuvier, créateur de l'anatomie comparée, auteur de la doctrine générale qui met en rapport la succession des terrains géologiques avec celle des animaux vivants aux époques correspondantes. Mais on peut lire le Discours du grand naturaliste (I) : on y trouvera la thèse des révolutions terrestres grandes et subites, de leurs alternatives, du renouvellement de la vie à chacun de ces moments, et de l'absence de lien généalogique entre les espèces fossiles et les espèces actuelles ; on n'y trouvera pas une doctrine de la création. La théorie des cataclysmes a fait place aujourd'hui à celle des actions continues et toutes d'ordre commun, en géologie. Mais ces théories sont, l'une comme l'autre, indifférentes à l'idée philosophique ou religieuse de création, pour qui ne s'éloigne point du terrain des sciences. Je ne sais si, en cherchant bien, on découvrirait le mot création employé par Cuvier dans une acception générale et de commun langage, pour désigner le fait ou la cause naturelle do l'apparition d'espèces nouvelles, ou même de genres nouveaux, après l'entière destruction des animaux antérieurs; mais assurément on ne citera poiiit un passage où il se soit permis de donner à ce mot un sens
(1) Voir spécialement aux pp. 12 sq., II8-I0O et 282-2^4 du Discours sur les révoluJions du. globe.