L HYPOTHÈSE DES CUÉATIONS SUCCESSIVES
théologique. Ha^ckel, animé d'une sorte de fanatisme antireligieux, a eu le tort de faire cette confusion, en exposant les idées de Cu\ier (1).
Il suftit d'un moment de réllexion pour reconnaître que l'idée propre de création, au point de vue scientifique, doit être éliminée, puisqu'elle pose, en son essence même, un problème absolument en dehors de toute investigation portant sur les phénomènes; mais dùt-on s'en préoccuper comme d'une question d'origine en histoire naturelle, on la trouverait la même, au regard de cette science, soit que l'on considérât une origine unique des êtres vivants sur la terre, au premier moment où elle pût les porter et les nourrir, soit qu'on imaginât plusieurs origines semblables après la destruction de ceux qui les auraient précédés. Cause dite naturelle, cause dite surnaturelle, cVst la même question, soit qu'on pense se la devoir poser une ou plusieurs fois d'après ce qu'on sait de l'histoire du globe et de ses habitants: et ce n'est certainement pas luie question scientifique, de se demander si l'idée de la création du monde, prise en elle-même, s'accorde aussi bien avec celle d'un acte unique qu'avec celle d'actes renouvelés et répétés.
Agassiz est l'auteur mal inspiré de cette hypothèse des créations successives dans laquelle, au lieu de laisser dans l'inconnu la cause des générations premières, on fait intervenir directement le Créateur
(l) H-ceckol, Histoire de la création des êtres or<jaaisés,
51) l'hypothèse des c:uéatioxs successives.
chaque fois que, à tort ou à raison, on croit qu'il a dû se produire des animaux sans parents. Hax'kel a fait très justement la satire de cette liypothèse hybride, théologico-naturaliste, et, s'il est sorti pour cela du terrain de la science, il faut avouer cette fois qu'on lui en avait donné le droit. Ecoutons-le.
« D'après x\gassiz, en étudiant la classitication naturelle, le naturaliste ne fait que retrouver l'idée divine de la création... Dans la conception et Texécution de son plan, le Créateur partit des idées les plus générales, et particularisa de plus en plus. En ce qui concerne, par exemple, le règne animal, Dieu eut d'abord, lorsqu'il voulut le créer, quatre idées principales et diverses de la forme à donner au corps animal; ces idées, il les incarna dans les quatre grands types : vertébrés, annelés, mollusques et rayonnes. Puis, le Créateur se demandant comment, ces quatre types étant donnés, il pourrait les varier de diverses manières, en arriva à créer, dans les limites des (piatre formes principales, diverses classes, par exemple, dans l'embranchement des Vertébrés, les classes des Mammifères, des Oiseaux, des Reptiles, des Amphibies et dos Poissons. Puis ]>ieu, méditant plus profondément au sujet de chacune de ces classes, en tira diverses variations, graduées de structure, ([ui furent les ordres. En variant de nouveau les formes ordinales, il obtint les familles naturelles. Ensuite le Créateur modilia encore dans chaque famille les dernières particularités de structure des
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diverses parties du corps. Delà naquirent les genres. Eniin, par un dernier rallinement du plan de la création, les espèces virent le jour...
), Vous le voyez, si l'on en croit Agassiz, le Créateur se comporte, dans la génération des formes organi(iaes, exactement comme un entrepreneur de bâtiments (lui se proposerait d'élever les édilices les plus divers possibles, adaptés au plus grand nombre de destinations possibles d'après le plus grand nombre de styles architectoniques, et diltërant- autant que possible par le degré de simplicité, de luxe, de grandeur, de perfection. Cet architecte aurait tout d'abord adopte pour l'ensemble de ses constructions quatre styles divers, le gothique, le byzantin, le cliinois et le rococo. Il aurait, dans chacun de ces styles, bâti un certain nombre d'églises, de palais, de casernes, de prisons, de maisons d'habitation. Il aurait réalisé chacun de ces genres de construction, grossièrement ou avec soin, en grand ou en petit, simplement ou luxueusement...
)) Dans tout ce système, le Créateur est seulement un homme tout-puissant, qui, lassé de ses longs loisirs, s'est mis à imaginer et à fabriquer d'innombrables espèces, véritables jouets produits de son imagination. Après s'en être diverti pendant quelques milliers d'années, il s'en fatigue, et alors, par le moyen d'une révolution générale de la surface terrestre, il anéantit et bouleverse tous ces êtres inutiles ; puis, pour tuer le temps, en s'occupatit de quelque chose de nouveau
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et de meilleur, il appelle à la vie un autre monde animal et végétal plus parfait. Pourtant, ne voulant pas se donner la peine de recommencer de fond en comble son travail de création, il se renferme dans le plan qu'il avait une première fois arrêté, et se borne à créer de nouvelles espèces, ou bien de nouveaux genres, bien plus rarement de nouvelles familles, de nouveaux ordres ou de nouvelles classes... » Quand le Créateur se fut diverli durant des millions d'années à ce jeu de construction et de destruction alternatives, il eut enlin (un peu tard, il est vrai) l'heureuse idée de créer quelque chose qui lui ressemblât, et il forma l'homme à son image (1)... » L'auteur de cette amére critique n'a point l'intention de réserver son jugement sur l'idée de création en général, pour n'attaquer que la manière dont Agassiz a compris l'oMivre de Dieu; mais, par le fait, la satire n'atteint que le plan tout intellectualiste du monde, l'absence totale de bonté et de moralité dans ce plan, durant la longue série des siècles avant la création de l'homme, et enlin le principe esthéti(|ue de Varf pour Vart dont il semblerait qu'a dû s'inspirer le Créateur des espèces variées et mortelles que lui-même s'occupait à former, à détruire et à refaire avec une croissante industrie. Le naturaliste matérialiste et athée est désintéressé dans la question, mais non celui qui voudrait com-
(1) ireckel, Histoire de la création des êtres organises, p. 57.
l'hypothèse des créations successives. 5!)
biner le système de l'évolution naturelle avec la doctrine de la création. En remplaçant les créations successives d'Agassiz par l'évolution naturelle continue, considérée comme le développement d'une puissance déposée dans l'acte de la création, le naturaliste théiste et évolutioniste imagine, antérieurement à ra})parition de riiomme, et quoi qu'il puisse dire de cette lin de conscience, de liberté et de moralité pour lai^uelle il veut que toutes choses n'aient été que préparation et moyens, imagine, dis-je, un monde injustiliable en lui-même, un monde de guerre, de soultVance et de mort, dont les caractères dominants témoignent contre la bonté de son auteur. Le créationisme évolutioniste osàt-il se réclamer de la maxime : La fin justifie les moyens^ il ne ferait par là qu'avouer l'impuissance du Créateur à produire le monde de la vie autrement qu'au sein de la douleur et avec l'antithèse de la mortalité. Il ne peut d'ailleurs recourir à la liberté et au péché de la créature, pour assigner l'origine du mal, puisque le péché suppose la liberté, et que la créature libre étant, selon ce système, un produit de l'évolution, n'en saurait déterminer les conditions. Il est donc réduit, comme Darwin et comme Agassiz, en cela d'accord, adversaires dans tout le reste, à admirer, à déclarer une œuvre digne de Dieu, cette nature où brille le génie de l'inventeur, mais où tant de traits , s'il en était le tout puissant et unique auteur, révéleraient sa méchanceté à si juste titre.
T..V DKFfXlTiOX DK L KSPECi:.
LA DÉFrXITIOX DE L ESPECE.
La (Iriiiiitiuii »!<' rcspcco.
T.os attîKjues aux([iiclles la (hTinitioii Jo Fospèce de CiivifM'a ûtr en butte sont une marque de rall'aiblissement de l'esprit lo<4i(iue et, par couséiiuent, du véritable e:s[)i'it seientilKjue à notre époque. On semble ne phis savoir ce que c'est (pi'une bonne délinition en matière controversable, à quelles conditions elle doit satisfaire et combien il importe d'en écarter autant que possible les bypothéses afin d'en faire un bon signe de langage et un bon instrument de discussion et de recliercb»'. Cette délinition est logiiiuement irréprochable. On dirait, à voir les arguments de ceux qui la combattent (Ha'ckel entre autres) et parfois de ceux (|ui la défendent ou la veulent amender, qu'elle sui)pose l'immutabilité des espèces, et qu'elle est incompatible avec le transformisme et la théorie de la descendance; mais il n'en est rien. Il est vrai (|ue c'étaient là les opinions de Cuvier : il les a exprimées à Tondroit même où Fou peut lire sa délinition (1), mais il ne les a pas mises dans sa délinition. « On doit, dit-il, déiinir l'espèce larcualon des ladtvidus descendus Van de Vautre (tu de parents corarmins^ et de ceux qui leur ressemldent autant qu/ils se ressemblent entre eux. » Il rap[)elle rigoureuse.^ et elle l'est. En eltet. il y a dans l'idée de l'espèce deux
(1) Le rcf/Jic animal disti'ibuè, etc., p. l*>.
éléments divers dont les faits forcent toutes les écoles à tenir conif.te pour l'usage commun et inévitable du mot : un élément physiologi<pie, la parenté, la descendance ; un élément logique et de classillcation, la ressemblance. Il se peut ([ue, le premier entraînant le second, par une loi simplement approximative de riiérédité, celui-ci ne soit pas d'institution directe et permanente, et (^ue les ressemblances, d'un point de départ quelcon(j[ue, varient indéfiniment après une longue suite de générations; et il se peut qu'il existe un fait de division et de distribution première d'êtres par groupes, quelle que puisse être l'origine de ce fait, dont la persistance serait assurée, au moins entre certaines limites. Une science <pii ne dogmatise pas ne doit, tant qu'elle n'est point entièrement hxée, exclure par définition ni l'une ni l'autre des deux possibilités : il n'est pas bon que le savant cherche à atténuer ou à renforcer, selon ce ([u'est son opinion pro[)re, l'un des deux éléments de la notion commune (1): car ceci est alfaire de raisonnement et de démonstration, s'il est possible, non de délinition.
(1; Go défaut est sensible dans la déllnilion suivante où le savant autour l'a on poiil dire introduit illo^ui((u<'uiont et à dessoin pour marquer son point de vue partieulior, on ternies qui inq)liqu<^nt hypothèse : « Pour moi, l'espèce est rensenible des individus plus ou moins semblables entre eux, qui peuvent être regardés connue descendus d'une paire primitive unique par une succession ininterrompue et iiîilurelle d<i familles. » (Ouatrofagos, Uespécc humaine,
..^■^.^^é-atmalUÊ^^^mààt
LA DÉllNITIOX DE L KSPÈCK.
La définition de Cuvier ne dit donc point ce que ses opinions bien connues font supposer ([u'il aurait voulu lui faire dire : à savoir, que les iadlridus non semblables à ceux qui, à notre connaissance, descendent de parents communs^ ne sauraient descendre des rucmes x>arents que ces derniers. Encore moins dit-elle qu'il y a descendance commune de tous les individus possibles, en quelques formes et types dissemblables quils aient fini par se grouper en s'êcartant de leurs ancêtres. Mais enfin il est certain que, par elle-même, elle ne décide
pas.
La seconde de ces doctrines, professée avant Cuvier par Laniarck, a, chez celui-ci, son point d'attache philosophique dans ridée d'unité à fondement matérialiste, encore bien (jue lui-même il reconnut un fondement plus reculé dans l'idée de création. La génération spontanée de la vie par le jeu des propriétés pliy- ^\(l\\(i^,])m^\\iction des milieux, (loil^Ci^^sentiittents
intérieurs, Vadaptation, Vhabitude, Vusage ou le défaut d'usage des organes, sont, suivant lui, les causes du progrès continu des formes de la vie, sans aucune révolution dans la succession constamment généalogique des êtres. Après Cuvier, c'est la même doctrine au fond, ainsi que le dit très justement Haickel (1), qni reparaît en proposant la sélection naturelle dans la lutte pour V existence, comme
(1) Histoire de la création, pp. 100 sq. ot l^Jo.
LA DÉFIMTKJN JJlîi L'KSL'KCI:.
l'agent principal des variations à partir d'une ou de quelques form<'s élémentaires primitives.
La doctrine diamétralement opposée, soutenue par Agassiz, a cet intérêt, que les principes de pluralité et de classification, autant que possible exclus du point de vue précédent, deviennent exclusifs à leur tour. L'individualisme se place d'une manière curieuse à l'origine des êtres vivants, cavant même toute application des idées de classe, et le fait de génération naturelle, les faits de parenté et de descendance sont entièrement subordonnés à la création de toutes les sortes de formes et de degrés. « Le rapprochement sexuel, dit Agassiz (1), est le résultat, ou plutôt il est l'expression la plus frappante de l'alliance étroite établie à l'origine entre les individus de la même espèce; mais il n'est en aucune façon la cause de leur identité dans la suite des générations qui se succèdent. Après la création, les animaux de la même espèce se sont réunis par couples, parce qu'ils étaient faits l'un pour l'autre : ils ne se sont pas recherchés dans le but de fonder leur espèce, car celle-ci existait pleinement avant que le premier individu provenant de leur union fût venu au monde.
« Cette façon d'envisager le sujet ac(iuiert d'autant [dus d'importance qu'il devient plus [M'obable que les espèces n'ont pas pris origine par couple unique, mais ont été créées avec un très grand nombre d'individus, dans les proportions numériques qui pro-
(1) De Vespèce el de la classification, p. '2i'A-'210.
LA DKI'INITIOX DiO L KSPKCE.
duisent l'harmonie naturolle entre les êtres organisés. » Ici Fauteur s'appuie sur l'existence de tant d'espèces chez lesquelles les propriétés sexuelles n'ont rien d'essentiel pour les individus, ou ne servent pas à leur propagation, sur les générations alternantes, sur le polyniorjthisiao, sur les animaux métifs, etc.; il nie formellement et l'unité locale d'origine de chaque espèce, et le lien généalogique des individus comme critérium de l'identité spécifique. « Avec ce fantastique critérium disparait la in*étendue réalité de l'espèce, opposée au mode d'existence des genres, des familles, des ordres, des classes, des emhranchements... L'espèce est une entité i léalo, aussi l>ien que le genre, que la famille, que l'ordre, la classe ou remhrancliement; elle continue à exister, tandis que, génération aju-ès génération , ses représentants meurent. Mais ses représentants n'expriment pas simplement ce qu'il y a de spécifujuc dans l'individu, ils manifestent et reproduisent de la même manière, de génération en génération, tout ce qui en eux est généri([ue. tout ce qui caractérise la famille, l'ordre, la classe, remhranchement, avec la même plénitude, la même constance, la munie ])récision. » Après avoir rappeh'} les traits (ils sont arbitraires ou vagues) par lesquels il délinit ces termes de classification comme relatifs -A des modes d'existence aussi naturels, aussi peu artiiiciels (pie peut Têtre celui de l'esijèce, Agassiz coiudut cpie les individus sont à titre égal les sup])orts des traits naturels de tous ces groupes (ju'ils
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