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La thèse du bien réel et du mal purement privatif a été plus facile à défendre pour les théologiens que pour les philosophes. Les premiers pouvaient du moins y introduire des exceptions qui la modifiaient gravement, en réduisaient l'application. Pour eux, la part des maux physiques justifiés par une origine morale, celle qu'expliquent la punition ou l'épreuve, était toujours en évidence et pouvait être invoquée. Ensuite, s'il paraissait choquant de ne voir dans les misères lamentables et trop manifestement positives de la création qu'un pur défaut, le man^iue de quelque chose ; si l'ordre biologique semblait peu compatible avec l'idéal de pureté et de bonté proposé à rhomme pour la vie future, et môme dès ce bas monde autant que possible , on avait d'abord recours à la morale ascétique ; puis on supposait, pour le théâtre de la béatitude promise, des corps glorieiuv^ une nature où les fonctions physiques subiraient une transformatiou profonde, sans qu'on eût à se mettre en peine d'en expliquer le comment. Mais ceci touche à la religion, et d'ailleurs ne saurait apporter la justificatiou demandée de la présence du mal dans l'œuvre initiale de la création.
En somme, les philosophes, quand ils spéculaient sur le mal avec de courtes vues, semblaient plus (juc les théologiens, réduits à la condition pitoyable d'hommes de cabinet, enfoncés dans
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leurs théories, et rêvant de faire disparaître, en la qualifiant d'un terme abstrait et négatif, la triste réalité qui frappe un vivant spectateur du monde. La privation ne suffisant pas, argument froid et stérile qu'elle est, ils furent amenés à l'optimisme pour le compléter. Descartes, après avoir dit (]ue le mal en général n'est que l'imperfection mise dans les créatures, ajoute, avec Augustin, que le monde vu dans son tout, si nous pouvions le voir ainsi, est sans doute plus parfait comme il est qu'il ne serait s'il était autrement. Malebranche parle de munie, et plus dogmatiquement ; mais il se facilite la tâche de croire et de démontrer l'existence de l'ordre le plus parfait possible, en assurant que Dieu a eu soin, dans sa prescience du péché , de peupler par avance la terre de monstres en harmonie avec les déviations attendues de la volonté humaine. Pour Malebranche, comme pour Descartes d'ailleurs, le problème de la nature était fort simplifié, grâce â leur thèse fameuse des animauX' machines qui ne laissait dans l'univers que deux choses : l'homme, avec sa pensée, l'étendue, avec la loi du choc de ses parties, et supprimait du même coup la vie, la douleur et la mort de ces êtres innombrables dont la raison d'être et les fins préoccupent le penseur. Leibniz n'admettait point ces sortes de simplifications; aussi imprima t- il â l'optimisme une forme plus haute et
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qui lui est restée, en établissant le plan du meilleur des mondes possibles sur l'iiypothèse de la perfectibilité indéfinie de tous les êtres.
Mais avant Leibniz écoutons Spinoza, si différent ici de Malebranche, auquel il ressemble sous d'autres rapports. Ce grand, ce très grand philosophe avait la ferme volonté de tenir sous ses pieds la mysticité, où sa nature morale était certainement très encline, et c'est ainsi (j[u'il obtint la formule rationnelle la plus radicale du panthéisme pur, sur la question du mal. Point de mal dans l'ordre total des choses; le mal ne consiste en rien qui exprime réalité : jusque-là on croit encore entendre un simple cartésien. Voyons le développement. La connaissance du mal est une imperfection; si Fliomme n'avait que des idées adé(iuates, il n'aurait aucune notion du mal. Qu'est-ce qu'une idée adéquate ? C'est celle (jui outre sa vérité (rapport extrinsè(jue de convenance avec l'objet) est intrinsèquement propre à la déduction de toutes les propriétés de son sujet (Ij. Par exemple, la délinition d'une circonférence de cercle, idée adé(iuate de cette ligure, en implique toutes les propriétés. Si nous n'avions que des idées de ce genre, tout ce que nous em-
(1) J)éniiilioii tuxtiKTlo, J':t/tû/i(e, p. U, déf. IV : « J'entends par idée adéquair ('.II.' ([ui, en (anl ([uo considérée en soi, sans relati..n à l'oLjcl, :i lontes les propriétés et dénominations intrinsèijues de Tidée vraie. » Pour éclaircissement, cf. Epïst. Gi dos Opéra posthuma.
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brasserions serait pour nous connu, expliqué, démontré au même degré, et également essentiel et nécessaire ; et à mesure que ces idées s'étendraient, nous verrions les biens et les maux cesser de se distinguer, puisqu'ils nous apparaîtraient à un seul et môme titre comme des dépendances de la nature et de l'idée du Tout, comme des propriétés de Dieu.
Qu'est-ce donc (jue bien et mal, perfection et imperfection, selon Spinoza? Voici : Quand on compare des individus soit entre eux, soit à l'être en général, on leur trouve plus ou moins de réalité, d'être ou de perfection, termes sj^nonymes. Quand on leur attribue quehjue chose qui implique négation, impuissance, bornes, on les appelle imparfaits, quoi(iue la nature ne pèche pas en eux, et que rien ne leur manque de ce qui doit nécessairement leur revenir. Le bien et le mal n'expriment rien de positif. Ce sont de purs modes de penser, fondés sur des comparaisons. Une même chose peut être mauvaise, indifférente ou bonne suivant ses rapports. Nous devons nous servir néanmoins de ces mots, ajoute Spinoza, eu égard à cette idée de l'homme, que nous aimons à nous former et à contempler comme le modèle de la nature humaine. Nous appelons Men, en ce sens, ce que nous savons certainement être un moyen de nous approcher de plus en plus de ce modèle que nous nous proposons, et mal ce