II. — G
102 LE PRINCIPE DE LIMITE ET l'OPTIMIS^^IE.
LE PRINCIPE DE LIMITE ET L'oPTIMISME. 103
que nous savons certainement nous empêcher de le représenter. Et nous disons que les Iiommes sont plus ou moins parfaits ou imparfaits selon qu'ils s'approchent plus ou moins de ce môme modèle.
Il n'était pas possible, en effet, que Fauteur de V Éthique ne se proposât point un modèle de perfection morale. Mais ce modèle il entendait que l'homme de raison s'y conformât, comme le sage stoïcien, par l'identihcation de sa liberté avec la nécessité des choses, la liberté de cet élu du destin n'étant elle-même que sa nature, par laquelle il est porté nécessairement à Thumaine perfection. Dès lors, il ne doit éprouver que de l'indillerence pour le reste du monde, auquel il ne fait même pas Thonneur de l'appeler mal, n'étant purement et simplement que ce qu'il peut être. Spinoza a soin de nous prévenir, en nous parlant du modèle de la nalure linmaine^ que la perfection de chaque être est à considérer exclusivement dans sa nature propre. Toute transformation est destruction, et le parfait ne doit dépendre aucunement du temps (1). Condamner ainsi l'idée de progrès, c'est nous faire penser par contraste à un ordre du inonde bien diiférent de celui que formulent ces tristes théorèmes, et du moins plus acceptable pour la raison pratique, à un ordre où les individus auraient leurs fuis propres
(1) l^râïice lI'j la IV'' j[.uiii*' <lu VKtIiiqHc.
et prolongées dans le tout qui évolue suivant une loi de temps; où le bien et le mal, toujours relatifs, tireraieiit cependant une signilication nouvelle et plus satisfaisante de l'existence de ces fins pour tous les êtres de la nature.
Nous arrivons ainsi à la pensée de Leibniz. Ce philosophe est le véritable auteur de la transformation du sentiment panthéiste dans le monde moderne. Et, en vérité, le changement serait profond, grâce à la thèse du progrès, n'était celle de la nécessité universelle, qu'on ne voit guère fléchir. Non seulement les successeurs de Leibniz n'ont pas renoncé à sa doctrine de la liberté non libre, mais beaucoup ont reculé sur lui, en abandonnant la croyance aux destinées personnelles, sansles(|ue!les la perfectibilité est une illusion ou une dérision. Spinoza est resté le maître des dogmes, si ce n'est des sentiments, dans le panthéisme de nos Jours. Nul de ceux qu'il aurait le droit d'appeler les siens ne l'a égalé en profondeur, et nul en franchise.
Leibniz a complètement renouvelé l'idée de la nature, et par suite les termes du problème du mal physique. Il était fort inutile qu'il s'arrêtât, comme il l'a fait, à éclaircir la notion (\q j^rira- /^'(v>^, qu'il trouvait rerue en métaphysique. II s'est même trompé en voulant l'expliquer par une comparaison : celle du défaut de réceptivité pour le bien, chez les créatures, vis-à-vis de Dieu,
104 LE PRINCIPE I>K LIMITE CT l'OPTIMISME.
avec la prétendue inertie naturelle qui rendrait les corps inégalement aptes à recevoir une même impulsion. Cette force ctinertiCy dûment réfutée, a depuis disparu de la science. N'était-ce pas dire assez, à cet égard, que de poser les êtres limités naturellement, ou par la nature de la créature qui ne peut jamais être qu'inégale au créateur? Mais le désir de complaire à l'autorité tliéologi(iue a pu porter le pliilosophe à sortir ici du rationalisme. Ce même désir, renforcé par un goût très vif pour la conciliation en toutes choses (trait caractéristique d'un homme à spéculations si hardies d'ailleurs), lui fit donner à son admirable doctrine de Tharmonie préétablie une enveloppe bizarre, sous laquelle elle est restée incomprise et l'est encore pour tant de philosophes, et à l'optimisme, une autre de ses inventions, des formules vouées d'avance au ridicule.
L'idée nouvelle était la perfectibilité substituée à l'impossible perfection. C'était la voie des destinées ouverte à tous les êtres, au moins à ceux dont les sensations, les sentiments et les douleurs doivent intéresser l'homme le moins disposé à suivre Leibniz dans la descente infinie de l'échelle des monades. Cette conception noble et féconde put emprunter aux sciences des formes rationnelles, bien éloignées des imaginations puériles de rOrient. Elle anima et moralisa la nature, sans la déguiser en la jetant dans l'indigne
LE PRINCIPE DE LIMITE ET l'oPTIMISME. 105
carnaval des métempsychoso:^. Ensevelie trop longtemps dans la poussière des écoles, on peut dire qu'elle rayonne aujourd'hui de toutes parts sur les esprits, et il est peu de systèmes où n'ait pénétré quelque chose de sa lumière. Malheureusement, nous la voyons presque partout viciée, chez ceux qui s'en inspirent, par le déterminisme, par la doctrine d'un progrès ftital dont Terreur et le mal seraient la condition et même les instruments. Cette réserve faite, examinons à quelles conclusions peut nous conduire la thèse du développement progressif de l'univers, et de Texistence des tins pour les êtres individuels, selon que nous écartons ou ({ue nous recevons la doctrine de la création.
Dans le premier cas. cet ordre des destinées peut être l'objet de nos spéculations et de nos espérances sans nous entraîner dans ce que nous croirons alors être le problème insoluble des origines premières. Voulons-nous ne voir, dans le mal physique, qu'une limitation et des oppositions, douloureuses, il est vrai, mais inévitables suivant l'ordre unique de notre expérience, et dont paraissent inséparables nos impressions sensibles et nos représentations, dont les principales sont le plaisir et la peine? Ce mal, cette limite nous paraîtra soumise à une loi de décroissance, liée au progrès des êtres naturels : et c^est le maximum d'ordre ou de bien possible, dès
106 LE PRINCIPE DE LIMITE ET l'OPTIMISME.
LE PRINCIPE ])E LIMITE ET l'oPTIMISME. 107
qu'il faut nécessairement que des bornes soient données. Au contraire, persistons-nous, malgré les déclarations des docteurs, à regarder comme un mal positif, inexplicable, l'espèce des limites que nous voyons établie en ce monde? Alors, si le mal ne peut être justifié à nos yeux^ il est condamné du moins : son exécution graduelle nous apparaît dans l'avenir; impuissants que nous sommes, en conscience, à prononcer que l'ordre des choses est un tempérament de santé parfaite ou la meilleure possible, nous nous retranclions dans la promesse que nous aimons à nous faire de la guérison future de ses maladies.
Tel serait le véritable optimisme, dégagé de toute hypothèse religieuse particulière. C'est une foi et une espérance. C'est aussi une doctrine, dont nous pouvons poser les principes, quoique nous ne puissions les appliquer avec une précision et une conformité à l'expérience qui supposeraient une science plus avancée.
Dans le second cas, c'est-à-dire si nous admettons la création, et si nous envisageons le commencement du monde au même instant que celui de la pensée et de l'acte du Créateur, supposé souverainement intelligent et bon, concevant ce monde et le voulant, la question morale de la théodicée se lève devant nous, et il ne nous est point possible de la résoudre et de justifier le Créateur, autrement qu'en posant, à cette même
origine, la liberté de la créature, et qu'en faisant du mal physique une dépendance du mal moral, — du péclié,
Leibniz ne l'entendit pas ainsi : sa liberté n'était pas une liberté réelle, ni peut-être, au fond, sa création une création réelle; dans l'illusion qu'il se faisait, à l'exemple des autres philosophes, de donner à sa conception du monde un fondement de raison pure, sans nul appel à la croyance, il s'elforçade démontrer que le monde, dont il traçait le plan général par la combinaison des idées de privation nécessaire et de perfectibilité indéfinie, devait être le raeilleur des mondes possibles^ étant celui dont l'idée avait dû être réalisée à l'exclusion de celles des autres mondes en nombre infini, présentes à la pensée du Créateur tout puissant et très bon au moment de la création. Mais cependant il admettait la nécessité morale des actes humains quelconques, et s'enlevait par là tout moyen de justifier le plan du monde, même en ce qui concerne le mal moral. Le crime, prévu, préordonné par Dieu, devenait, en dépit de toutes les subtilités, une partie intégrante du meilleur des mondes. L'humanité violée et ensanglantée de ses propres mains était dans l'ordre et dans le bien , seulement avec quelque limite ! Quant au mal physique, la conscience était tenue d'accepter à titre de faits invincibles, et môme essentiellement bons, toujours
108 LES DEllNIÈRES TENTATIVKS EN THÉODICÉE.
avec quelque limite, les terribles lois naturelles qui basent la vie sur la douleur et sur la mort. Le Créateur n'avait pu combiner rien de mieux, la métapliysi(jue devait se dire satisfaite. Mais, avec moins de doctrine, on s'étonnait, comme Voltaire, que le meilleur des mondes fût un monde qui n'est pas bon, et aussi que de tous les mondes possibles, celui-là fût le seul à n'ùlre pas un monde réellement impossible.
Kant trouva sur les pas de sa critique, entre autres dogmatismes, cette tliéodicée délayée par des disciples et affaiblie par l'éclectisme professoral. 11 constata avec sa rigueur ordinaire Tincompatibilité entre les perfections de Dieu créateur et gouverneur, telles que les conçoit la théologie, et l'existence du mal, (juelle (ju'en soit Torigine. 11 reconnut l'impuissance de la raison et de l'expérience à fournir la justification de Dieu, c'est-à-dire à nous représenter le monde comme l'application d'un plan divin. 11 maintint toutefois la croyance en un ordre dominant de justice et de bonté, dont l'avenir peut réserver la contîrmation à nos espérances. C'est même dans le sens de l'incompréhensibilité avouée, jointe à la persistance de la foi. qu'il essaya d'interpréter l'admirable poème de Job, se rapprochant en cela de la plupart des théologiens modernes qui se résignent d'ordinaire à n'avoir d'autre refuge en