DE LA TIIÉOIUE DU MAL
des êtres terrestres (par exemple un cataclysme, une crise patbologiiiue pour tel individu, pour telle espèce) sont réclamés pour le développement de ces mûmes êtres et pour l'évolution des lois vitales au delà des bornes où se renferme notre vue. Cette hypothèse nous ramène, sous le point de vue de la finalité, au principe familierdel'optimisme : que l'ordre du monde ne peut être connu et jugé comme tel que dans le tout; en d'autres termes, que les maux particuliers sont des consé(juences nécessaires d'une loi générale qui est le bien même. Mais la considération de la finalité, la promesse que la conscience se fait à elle-même d'une satisfaction future des êtres de la nature, est la seule forme morale possible du principe.
Reste la question : pourcjuoi une opposition entre les tins et les moyens comme fins? pour- (juoi la loi générale impli(jue-l-elle des maux particuliers ? Est-il donc bien, an fond, que la loi assujettisse les êtres (contradiction étonnante avec la loi morale) à ne prospérer que par la destruction d'autrui ? Est-il nécessaire à priori que la génération et la vie soient dans la dépendance de la mort? En vérité, que l'ordre ainsi fait soit bon, c'est vanité pure de Taflirmer, car on ne le voit point, et les profondeurs morales, s'il en est, de la physiologie semblent inaccessibles à l'hypothèse même. Oue l'ordre ainsi fait
soit nécessaire, les philosophes l'affirment, mais ce n'est rien de plus que do dire et répéter qu'il est ainsi fait. Pour moi je déclare ne pas reconnaître la nécessité morale de l'existence des forcesaveugles et des forces antagonistes, quoique je ne sache, avec les postulats dont nous sommes en possession jusqu'ici, ni si, ni comment d'autres lois générales pourraient être données. La question reste dominée par l'impossibilité de scruter les origines de la nature et d'assigner un premier pourquoi aux phénomènes tels (lue nous les voyons. (V. Deuxième Essai, |xxn, à la lin.)
Dans cette ignorance, il y a, nous l'avons dit, une ressource encore. C'est de rattacher fonnellemenl le mal physi(iue à un mal moral antécédent, ainsi (jue des religions l'ont essayé avec plus ou moins de liardiesse. Cette voie paraît légitime ; elle nous tente, elle nous séduit ; mais elle est dangereuse en matière de foi, comme l'a trop prouvé la doctrine de la métempsychose; et elle ne deviendra jamais suffisamment claire pour la raison, parce que nous voyons à la vérité des rapports particuliers très intimes entre les deux espèces du mal. mais nous ignorons tout à fait leurs rapports généraux, et ce sont eux qu'il s'agirait de déterminer. Il faut peut-être se bornera les croire, et ne pas laisser prendre à l'imagination ti'op de place dans la croy;<uce.
Si nous ne nous hxissons pas arrêter par cette
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crainte, nous aurons à voir à quelles conditions nous devons satisfaire, et h quelles conditions nous devons rester soumis dans nos hypothèses, pour être strictement fidèles à la méthode à la fois logique, rationnelle et d'e:?^périence possible que nous suivons depuis le commencement de ces Essais; et nous serons conduits par un postulat nouveau, le postulat de la théodicée et du péché originel, à des vues imprévues, inaccoutumées, audacieuses, quoique terre à terre, en un sens, et al)solument opposées aux hal)itudes d'esprit nées de la métaphysique et de la tliéologie inlinitistes. Que le philosophe (|ui refuse de nous suivre jusijue-là, détourne sa vue du problème, dès lors inscrutable, de l'origine et du tout. Ou'il regarde à la fin et à l'avenir. C'est là qu'il trouvera la seule explication du mal (^ui soit à sa portée : je veux dire l'espérance.
Observations et développements.
KANT ET LA JjOCTRlNE ])E L ÉVOLUTION.
Ivant et la ductriiu' do I évolution.
Kant no s'est pas montré moins lianli (mi piirhint lies iiy]K)théses possibles sur le dévoloppcnu'iil (!<' hi îiaturu à la suriace de la terre que dans ses vues sur VJI'isioii'e d(f cfi'I : mais il a toujours expressémeut déclaré que, j>our l'es] ait liumain. il n'y avait d'e.r-
plicalion des choses que dans la supposition qu'elles sont des pas de la naiure.
« Rien ne limite le droit que nous avons de rechercher une explication mécanique de toutes les productions de la nature, mais la faculté de nous contenter de ce seul genre d'explication n'est pas seulement très Lornée par la nature de notre entendement, en tant qu'il considère les choses comme des lins de la nature; elle l'est aussi très clairement en ce sens que, d'après un principe du Jugement, la première voie toute seule ne peut nous conduire en rien à l'explication de ces choses, et ([ue, par conséquent, nous devons toujours subordonner à un principe lèlèologi<iue notre jugement sur cette espèce de
production (1). »
Après avoir dèluitè par cette simple réserve contre les explications mécaniques, Kant va plus loin et admet l'existence d'une certaine unité fondamentale du mécanisme et de la finalité de la nature, unité dans la.iuelle c'est le mécanisme .jui devrait être dé-
(1) Kant, Crilique (lujvgement, trad. Barni, t. H, P- 109- -\..Ju,,emenL saivaut la ter.niuologiekantienne est une faculté de l'ordre tlièori(iuc et pratique à la Las, disluicic do iqint.nck.uiOil ot de la P.aison, et dont lo. deuK -.andes divisions crnupronncnt les ja^rcMiients csthéliqucs et les iu-onients telcolooiqnes. Gelto faculté selon kant, admet d.Cs concepts a V'-iori .pu no font propremout rien con- .„i,,,. nn.is scrve.d d. règles à l'ospiit. l.'exislcnco do ces conconts explique la dislinclion sul.lilc marquée dans le passage ci-d.ssus enli'c ce .lu'exigonl ifii irruioï"^ '-'■"■ J^O''-jj!.,'y»/"'t l't noturc 'le nuire entcxdemeut.
Il'
122 KAXT ET LA OOriTHINK DE LÉVOLUTKJX.
(luit et explique. Mais il s"agit là, dit-il, d'une connaissance inacces.^ible à l'IioninK', et qui exigerait une intuition diil'érente de celle des sens, et pénétrant jusqu'au (( suhstratuni intelligible de la nature ». Dans son ignorance à cet égard, l'observateur de la nature peut avoir recours à la supposition d'une organisation ijriniitive donnée, qui enii)loie le mécanisme pour produire d'autres formes organisées, ou pour se dévelojiper elle-mêmo. Tello est Vidre de révolution cJiez Kant ; c'est, on le voit, l'idée indétermiuée et vague du mécanisme (pii lui tient lieu des causes (pie Lamarck et Darwin ont recherchées pour expli(pier le développement de l'organisation.
« Il est ])eau de parcourir au moyen de Tanatomie comparée la grande ci'éation des êtres organisés, afin de voir s'il ne s'y trouve pas quehiue chose de semblable à nn système, dérivant d'un })riucipe générateur... La concorda nce de tant d'espèces d'animaux dans un certîiin schéme commun, <|Ui ne paraît pas seulement leur servir de principe dans la structure de leurs os. mais aussi dans la disposition des autres i)arties, et cette admirable simplicité de forme qui, en raccourcissant certaines parties et allongeant certaines autres, en enveloppant celles-ci et dévelo]q)ant cellesdà, a pu })roduire une si grande variété d'espèces, font naître en nous l'espérance, bien faible, il est vrai, de pouvoir arriver à quelque chose avec le itrinci[)e du mécanisme de la mUur(^,
KANT El LA DOCTliLNE DE l'ÉVOLUTIOX. 1*23
sans lequel en général il ne peut y avoir de science de la nature. Cette analogie des formes, qui, malgré leur diversité, paraissent avoir été produites conformément à un type commun, fortilie l'hypotlièse que ces formes ont une aflinité réelle et qu'elles sortent d'une mère commune, en nous montrant chaque esi)èce se rapprochant graduellement d'une autre espèce, depuis celle où le principe des lins semble le mieux établi, à savoir l'homme, jus(iu'au polype, et depuis le polype jusqu'aux mousses et aux algues, enfin jusqu'au plus bas degré de la nature que nous puissions connaître, jusqu'à la matière brute, d'où semble dériver d'après des lois mécaniques (semblables à celles qu'elle suit dans ses cristallisations) toute cette technique de la nature, si inconqiréliensible pour nous dans les êtres organisés, que nous nous croyons obligés de concevoir un autre
])rincipe.
» Il est permis à l'archéologue de la nature de se servir des vestiges encore subsistants de ses plus anciennes productions, pour chercher, dans tout le mécanisme (lu'il connaît ou qu'il soupçonne, le principe de cette grande famille de créatures (car c'est aitisi <pi'il faut se la représenter, si cette prétendue alUnité
générale a quelque fondement). »
On voit que l'hypothèse de la descendance unicpie
st poussée là aussi avant que possible; mais, dans ce qui suit immédiatement, Kant rattache toute cette oénéalogie à la terre, mère commune universelle, et
l^^i ivAXT i;r LA Docrnixh: de l'évolution.
s'éloigne beaucoup, par le mode quasi mythologique de cette conception, de révoliitionisme matérialiste aujourd'hui le plus répandu parmi nous, — outre qu'il ramène ;'i la lin, comme toujours inévitable, l'idée de finalité par où il a commencé :
« Il (l'archéologue de la nature) peut faire sortir du sein de la terre, qui elle-même est sortie du cliaos (comme un grand animal), des créatures où ou ne trouve encore que i)eu de finalité, mais cpii en produisent d'autres à leur tour, mieux appropriées au lieu de leur naissance et à leurs relations réciproques, jus(pi'au moment où cette matrice se roidit, s'ossilie, et borne ses enfantements à des espèces qui ne doivent i)lus dégénérer, et où subsiste la variété de celles ({u'elle a produites, comme si cette puissance formatrice et féconde était enlin satisfaite. Mais il faut loujnvr.s ni dcfinilive attribuer à cette mère universelle une organisation qui ait pour but toutes ces créatures, sinon, il serait impossible de concevoir la possibilité des productions du règne animal et du règne végétal. On n'a donc fait que reculer l'explication et on ne peut prétendre avoir rendu la production de ces deux règnes indépendante de la condition des causes finales. »
Ce n'est pas seulement d'une manière générale, ou par rapj)Ort à l'enfant^^nent connnun de la vie terrestre, (pie Kant réclauKj le principe de finalité comme insé])arable de la conception (ju'il expose ; mais, en continuant, et là même où il énonce le plus
IvANT F.T I.\ DOr/l'lUXI-, \)E l/ ÉVOLUTION. l'25
disliuctement les deux grands principes combinés de radaptatlon et <lo l'hérédité (vingt ans avant la Philosophic :.oologique de Lamarck), il remar-iue que la première de ces lois impli.iue, non moins que la seconde, la lin de la conservation, c'est-à-dire, pour aller au fond, l'être même, la puissance d'être de
Tespèce :
>. Les changements mêmes anxquels sont soumis, sous l'inlluencc de causes contingentes, certains êtres organisés dont le caractère ainsi modilié devient liéréditaire et passe dans le principe générateur, ne peuvent guère être considérés que comme le développement, occasionnellement produit, d'une disposition originaire contenue dans l'espèce et destinée à la conserver; car admettre dans un être organisé, comme une condition de la perpétuité de sa liiialité intérieure, la faculté de produire des êtres de hi même espèce, c'est s'engager à ne rien admettre dans le principe générateur qui ne rentre dans ce système de fins et qui n'appartienne à une disposition primitive non développée (1). »
Ila^ckel reproche à Kant, tout en lui décernant de grands éloges pour avoir « formulé plus ou moins nettement les idées fondamentales de la doctrine généalogique », une contradiction entre cette théorie de 1' « évolution graduelle et généalogique des espèces qui auraient eu une mère primitive com-
(1) Id., ihid , p. Ul-ll'i.
12(> KANT KT LA JJUGTKIiNK 1)K LKYOLITIOX.
mune », et ce principe, liautement déclaré dans toutes ses œuvres, et à cet endroit même : à savoir, que le mécanisme est insulïisant pour expli(|uer les phénomènes de la nntiire vivante, et qu'il iaut les examiner téléologiquement (1). Ila^ckel, très préoccupé de sa propre thèse du passage spontané de la matière brute à la matière organisée et vivante, n'a pas compris la pensée de Kant. Une lecture plus attentive lui aurait fait ai^ercevoir ([ue Kant n'entendait i)as la même chose que lui par le mécanisme, Kant ne dit pas seulement (jue l'explication mécanique universelle est au-dessus de notre portée, « qu'il est absurde pour des hoiumes de la tenter, et d'espérer que quelque nouveau Newton viendra un jour ex])li(iuer la production d'un brin d'herbe i^ar des lois naturelles aux(iuelles aucun dessein n'a présidé; car c'est là unid vue (pi'il faut absolument refuser aux hommes »; il taxe d'absurdité ro])jct même d'une telle entretreprise ; il dit de rhyi)othèse qu'il a exposée, laquelle (^ n'admet un être organi(iue que comme le produit d'un autre être oroani(|ne, quoiqu'elle prétende dé river d'un même principe des êtres spéciliquement diiîèrents, comme si, par exemple, certains animaux aquatiques se transformaient peu à peu en animaux marécageux, et ensuite, après (luebiues générations, en animaux terrestres », il dit de cette hvpothêse qui conserve « la generatio univoca dans le sens
(1) Iheckcl, Histoire de la création des êtres ornanisés p. 90-U4.