‹ Les principes de la nature [microform]Chapitre 138 sur 199 · POUR LA MORALE · texte numérisé non relu

POUR LA MORALE

sans doute, quant à la science elle-même, me semble n'avoir pas la portée morale qu'on lui donne ordinairement. Ceux qui font de l'unité matérielle du genre humain un fondement essentiel de la morale sociale tombent dans une erreur arossière. dont je ne doute pas que des principes plus épurés de droit, et aussi de charité, ne finissent par nous all'ranchir. Ils confondent la véritable unité de l'homme, celle qui se juge par l'existence de la personne et par la communauté de droits et de devoirs de toutes les consciences, avec Punité de famille, si extérieure au regard de la première, et si peu considérable aussitôt que le lien de parenté se relâche en s'éloignant. Si un nègre est homme, et assurément il l'est, la famille morale des hommes le revendique. Mais si un nègi'e n'était qu'un singe, le blanc qui croirait ce singe son cousin au trois-centième degré serait moins porté par des considérations de parenté à le respecter, qu'il ne le serait par les lois générales du cœur humain à lui faire le plus de bien possible et à s'efforcer de l'élever et de le réintégrer dans sa nature primitive.

Quoi (lu'il en soit du problème de l'unité, l'origine physique de l'homme demeure pleine d'étranges difficultés. Quand on essaie de concevoir des germes humains développés spontanément, avec un concours de circonstances inconnues et

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désormais passées, on n'a d'abord aucune idée claire de ces germes, séparément des êtres parfaits dont ils proviennent; ensuite, ce n'est pas sans peine qu'on se représente comme le pur élève de la nature, un être des plus faibles, celui de tous qui exige le plus impérieusement et le plus longtemps les soins d'une nourrice. Il y a bien la ressource de la louve de Romulus, et nous voyons en effet certains mammifères adopter passionnément des nourrissons d'une espèce différente de la leur; mais en osant recourir à cet expédient, on avouerait que les premiers hommes n'ont été élevés que par accident, et la loi des finalités naturelles serait bien mal satisfaite si Ton croyait que les moyens de l'avènement d'un être nouveau peuvent être donnés sans que soient réunies en même temps les conditions normales de son éducation nécessaire. Quand on admet que l'homme a traversé plusieurs périodes géologiques, on nes'expli(j[ue pas mieux son avènement et son éducation, et il est difficile de croire que sa nature ait pu s'arranger de certains des états anciens de la planète, sans parler du plus ancien de tous, qui est l'incandescence. Aussi prend-on plus généralement le parti d'admettre une transformation graduelle des espèces, avec un passage des unes aux autres, dans de certains milieux physiques; et il est certain que les limites actuelles des modifica-

SUR l'avêne^ient de l'homme

tions des êtres ont pu être dépassées, dans les circonstances climatériques extrêmes que le nrlobe a traversées.

Dans cette dernière hypothèse, on fait de l'homme le produit de révolution d'une espèce antérieure, et disparue depuis, laquelle, par exemple, aurait occupé un rang intermédiaire entre le type humain et celui des quadrumanes les plus élevés. Notre esprit est ainsi fait, ou plutôt l'idée fallacieuse de la continuité et du développement continu est tellement enracinée en nous par l'habitude, qui elle-même ici provient des illusions de nos sens, que nous croyons avoir réponse à tout, si nous parvenons seulement à diminuer l'intervalle des choses dont la filiation est incompréhensible. Sans doute la nature nous montre les êtres échelonnés, sinon en une série unique et rectiligne, au moins en plusieurs suites de termes ordinairement assez rapprochés ; et quoi- (|ue ces suites ne soient ni ne puissent être rigoureusement continues, il est de fait qu'elles composent un ordre et un procès réel. Mais il n'est pas encore certain qu'un procès évolutif des êtres dans le temps corresponde à la classification que nous pouvons en faire à un moment donné, selon les degrés d'avancement où nous les jugeons. L'ordre pourrait être en cela tout autre que nous n'aimons à le supposer. Le progrès, les passages d'une forme à une autre forme pour-

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raient être régis par une loi beaucoup moins simple, et envelopper des éléments entièrement soustraits à notre observation.

Si la véritable loi est celle que rimpalience de savoir a fait anticiper à des géologues, encore ne rend-elle pas compte du fait principal, je veux dire de la production môme des espèces et des causes de leur succession. Or, on a beau découvrir ou supposer des intermédiaires, le passage des forces physiques aux forces vitales, ou des forces vitales à la représentation claire et distincte d'un objet sensible, à un désir conscient, ou de cette conscience simple à la réflexion et à la raison, et enfin à la moralité, restera au-dessus de toute explication, et nulle quasi-continuité n'en rendra compte; car pour la continuité proprement dite nous savons qu'elle est logiquement impossible et contradictoire.

La transition de l'animal à l'homme est donnée par voie de développement d'un même être, c'est-à-dire dans l'homme même et dans l'histoire de sa gestation et de sa première enfance. Ceci est un fait. La raison est en puissance dans le fœtus humain. Il serait même possible d'assigner dans la vie de l'homme une époque où la raison qui s'exerce déjà, est encore enfermée dans des limites fort restreintes : c'est l'âge des premiers actes d'abstraction et de généralisation nécessaires pour créer ou pour accepter les si-

si u LAVÈNEMENT DE L HOMME.

gnes de la parole; et une autre époque où le travail de la réflexion commence obscurément à se caractériser comme une fonction de la volonté. Oue l'on imagine seulement ces états, ces moments de la vie intellectuelle, étendus et fixés de manière à constituer la nature durable et la plus haute portée d'entendement de certains êtres ; qu'on joigne à cela certaines différences organiques entre ces êtres et 1 homme, et il semble qu'on arrive à se faire une idée des intermédiaires désirés des natures humaine et animale. J'ajouterai même que parmi les races d'hommes qui occupent la terre, à coté de la nôtre, il en est qui semblent s'éloigner peu de ce que nous cherchons ainsi à réaliser dans les espèces détruites. On voit que je fais la part assez belle à une hypothèse que j'ai enveloppée d'avance dans une condamnation générale en ce (lui touche le problème proposé de l'origine de l'homme.

L'obstacle me parait toujours résider dans le passage d'une espèce à une autre espèce, et d'une sphère de l'intelligence à une sphère supérieure, dès qu'il faut pour cela franchir un intervalle, bien que diminué, un intervalle de nature, dans la succession des espèces, et non plus seulement de temps, dans le progrès naturel d'un être unique, fidèle à ses fonctions spécifiques. Cet intervalle devient singulièrement grand et incompréhensible, quand il s'agit de l'homme, puisque, en

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définitive, il aboutit à la position cVune d'antinomie. C'est, en effet, une contradiction véritable qui finit par se déclarer entre la nature animale*, dont on voudrait que l'homme fût descendu, et l'existence morale, dans laquelle éclate en tout la domination, et, sur tant de points, la négation même de la nature. Cet honmne qui porte en soi la protestation contre un ordre de choses qu'il va bientôt nommer le mal, pouvons-nous concevoir qu'il ne soit pourtant qu'un développement pur et simple de ce môme ordre ?

On a recours à l'influence des milieux, c'està-dire des forces physiques ; mais l'argument est trop facile, alors qu'on ignore ce que ces milieux ont été, ou comment ils agissent, quels qu'ils puissent être, et qu'on n'a sous les yeux aucune action de ce genre exercée sur les races actuellement existantes. Des hommes parfaitement dignes du nom et capables des œuvres de l'Jiomme ont habité et habitent les climats les plus différents, et suiventdes régimes non moins divers. Enfin les races les moins élevées se font remarquer par une telle ténacité, se laissant plutôt détruire que de consentir à changer, qu'il est à fortiori impossible d'admettre qu'une espèce dont les caractères internes seraient définis spécifiquement pût être amenée par des causes externes à se modifier jusqu'à devenir une aulre espèce à l'égard de ces mêmes caractères.

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