PRÉJUGÉ EN FAVEUR DE LA SUBSTANCE
Ce qui recommande aux adversaires du pliénoménisme l'acceptation de la substance, au sens réaliste du mot, c'est qu'elle leur semble assurer la stabilité des choses et justifier la conllancedans l'avenir. « Une donnée ultime, dit un ingénieux penseur, alors même (pi'cUe n'est pas rendue logiquement rationnelln, sera paisiblement acceptée par l'esprit, si elle est de nature à définir l'attente ; tandis que, si elle laisse le moindrejour à l'ambiguïté dans le futur, elle causera en cela même un état de malaise mental, si ce n'est de souiïrance. En toutes les explications ultimes que la passion de la rationalité a fait naître de l'esprit humain, toujours les réclamations de l'attente à satisfaire ont joué un rôle capital. Le terme posé par les philosophes comme primordial a été pris tel qu'il bannît Timprévoyable. Substance, par exemple, signifie ce qui ne varie point avec le temps, ce qui sera comme il a été, parce que son être est essentiel et éternel. Et quoique nous soyons hors d'état de prédire les phénomènes à venir qui naîtront de la substance, nous pouvons nous mettre l'esprit en repos d'une manière générale, quand nous avons appelé la substance Dieu, Perfection, Amour, liaison; car il nous sunit alors de cette réllexion, que, quoi que ce soit qui nous soit réservé, cela ne pourra jamais rien être au fond qui ne s'accorde avec le caractère de ce
luêthode, daus le néocrilicisme, a été pubhée pour la^preiiiiêre fois daus VAnnêe philosophique de M. F. Pihou pour 1800.
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terme. De cette façon, notre attitude, même au regard de l'inattendu, se trouve définie, en un sens général.
« Fùt-il strictement vrai que le surcroît de stabilité que la notion de la substance constamment sousjacente semble introduire dans l'ordre des phénomènes est purement illusoire, attendu que, en dépit de tout ce que nous pouvons savoir du contraire, la substance peut développer à tout moment une suite nouvelle d'attributs, il reste toujours vrai aussi que la forme logique pure du jugement par lequel nous rapportons les choses à une substance est, à tort ou à raison, accompagnée d'un sentiment de repos et de confiance dans l'avenir. Ce sera toujours là une raison pour que, malgré les efforts de la critique nihiliste la plus déliée, les hommes aient du goût pour une philosophie qui semble expliquer les choses pcr
siihstantiani (1). »
Nous ne saurions trouver un meilleur point de départ que cette observation, pour poser et pour discuter la (piestion métaidiysi^iue de la substance au point de vue pratique et dans son rapport avec les crovances théistes.
Remarquons d'abord que, si nous appelons la substance Dieu, Perfection, Amour, liaison, termes qui, ainsi réunis, signifient indubitablement la personnalité divine, c'est par les attributs ou (lualités que
(1) William James. Rationalité, activité et foi (Voir Critiqifc philosop/iiquc, t. XXII, p. lo2).
ESriUT DU SUl^STAXTIALISME.
nous prétons ainsi à la substance, et non point p.ir la notion métaphysique prise en elle-même, que nous donnons satisfaction auK sentiments de la stabilité (les choses et de la confiance dans l'avenir. Par cette notion métaphysique, nous n'entendons pas ici l'idée abstraite d'un subslralum, conr'u comme quelque chose qui existe indépendamment de toute manifestation phénoménale. Beaucoup de substantialistes renoncent à la substance, prise dans ce sens absolu, quoiqu'il ne leur soit pas facile, au. fond, de se détacher d'une image que Tétymologie désigne si clair.^ment comme la source de l'idée. Mais, afin de nous tenir plus prés des besoins prati(iues de stabilité et de confiance dont il vient d'être question, comprenons qu'il s'agit de quebiue chose de constant et d'immuable qui, d'une manière quelconque, est l'origine et la règle des choses qui changent, qui commencent et finissent, en un mot des phénomènes. Cela posé, il faut s'aveugler beaucoup, en présence de l'histoire des doctrines philosophiques, pour ne point voir que les penseurs qui ont été le plus substayitialUies. en ce dernier sens, ne sont pas ceux (pii ont porté la moindre atteinte aux sentiments d'espérance et de confiance en ce qui touche les attentes humaines au ddà de la vie présente, et la stabilité, la permanence des choses, en ce qui intéresse le sort des individus dans le monde.
« 11 faut, à mon avis, dit Platon au début de la partie spéculative de son Timée, distinguer entre
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ESPRIT DU SUBSTANTIALISME.
deux choses, Tune qui est toujours et n'a point de devenir, l'autre qui devient toujours et n'est jamais; l'une qui est saisie par la pensée, avec la raison, étant toujours la même ; l'autre, au contraire, objet de l'opinion et de la sensation sans raison, parce qu'elle devient, et périt et n'est jamais réellement. Et tout ce qui naît naît nécessairement par une cause, car il est impossible que, sans cause, aucune chose commence d'être. » A cette opposition formulée en termes absolus, entre ce qui est toujours et ce qui n'est jamais (xt To ov ici — Tt To ov o'joi-oTcl correspondent évidemment l'opposition entre la substance et les accidents ou phénomènes, l'opposition entre l'universel et le particulier ou l'individuel, l'opposition entre l'être absolu et immuable et le régne entier des elïets et des causes; et ces oppositions se résolvent dans l'identité, bien que contradictoire, de cet être éternel, considéré comme substance unique et cause suprême, avec l'infinité des variations et des suites possibles de l'être et du faire, produites et enchaînées par une inéluctable nécessité. Le substantialisme, ainsi compris, recevrait la qualification de nihilisme à plus juste titre (ju'un phénoménisme rationnel, puisqu'il est essentiellement la négation des réalités finies, tandis que le phénoménisme peut les affirmer en constatant les lois des phénomènes et les étendant par des postulats moraux. 11 y a plus, c'est ({ue, suivant ridée que les substantialistes se font du phénoménisme, et le sens qu'ils attachent au mot phéno-
mène : quelque chose qui naît et périt, qui n'a ni stabilité ni durée, qui n'est jamais^ ce sont eux qui sont les vrais phénoménistes ; car ils réduisent à cette sorte d'être instable, et non être, au fond, le monde des créatures comparé à la substance immuable et cause universelle.
Ce n'est pas chez Platon, esprit complexe et profond, grand artiste, animé de sentiments religieux, et exempt de dogmatisme, même en ses spéculations les plus élevées, ce n'est pas chez lui, quoique inventeur du concept d'une essence supérieure à Têtre, et auteur d'une sorte de système d'émanation, qu'il faut chercher l'exposition d'une doctrine substantialiste rigoureuse et conséquente ; mais, avant et après ce philosophe, on peut dire que la philosopliie et la théologie tout entières sont remplies d'une telle doctrine, et ne nous offrent rien de plus important et de plus considérable que les divers systèmes panthéistes et déterministes dont la notion métaphysique de substance est le concept générateur. Si nous voulons remonter jusqu'aux sources mythologiques de ce concept, nous trouvons tout d'abord, dans le brahmanisme, l'émanatisnie le plus complet, et non le moins profond, avec l'origine première de révolutionisme : à savoir, l'idée des suites périodiques à l'infini des sommeils et des réveils de Brahma, la production et la destruction des créatures, qui ne sont que des formes caduques de sa vie; puis, chez les mythographes grecs et dans l'or-
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APPENDICE. — A
LE SUBSTANTIALISME MATÉRIALISTE.
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phisme, toutes ces personnifications génératrices, la Nuit, le Ciel, la Terre, l'Amour, l'Œuf priniordiul, etc., représentations variées de la substance, sous une forme tout à la fois anthropomorphique et assimilée à quelqu'un des phénomènes naturels les plus généraux. Les dieux, plus tard les hommes, sont les produits de ces enfantements mythiques qui se prolongent en généalogies de races mortelles, de même que, dans le substantialisme évolutioniste moderne, les produits de la Force et de ses transformations se continuent par la succession et le progrès des espèces
vivantes.
La pliilosophic grecque, à ses débuts, se divise en trois grands ordres de spéculations qui sont ou veulent être des applications d'un esprit, non plus mythique, mais raisonné, à ce même rapport qu'il s'agit de concevoii" entre un certain fond des choses et les phénomènes. La première école de penseurs, à laquelle il ne tardera pas de s'en opposer deux autres, mais (lui était destinée à durer autant que la philosophie même, jus(iu'à nos jours, est le siihstantiaUsrne ruatériaUsle. Suivons-le dans son liistoire. On cherche, parmi les apparences les plus remarquables de la nature sensible, quelle est celle que le concept du transformisme (c'est le nom usité maintenant) — et ce concept est lui-même suggéré par la vue des changements de qualité qui s'opèrent sur un fond qui semble d'ailleurs identique, — peut servir à charger du rôle de substance apte à prendre autant
de dillerentes formes et déployer autant de propriétés qu'en exige la production des phénomènes. C'est l'Eau, c'est l'Air, ou c'est le Feu, ou un certain Feu vivant que le symbolisme élève à des fonctions plus transcendantes ou plus raffinées dans la conduite de la nature; ou ce sont quatre éléments avec des propriétés caractéristiques, diversement combinées ; ou c'est un Infini plein de toutes les sortes de qualités matérielles qui s'unissent ou se séparent selon les produits que l'on voit paraître.
Mais ce dernier mode de conception substantialiste achemine l'esprit à une idée nouvelle : et de là procède une capitale division du matérialisme. L'idée du transformisme d'une substance unique, ou des combinaisons d'un nombre plus ou moins grand d'éléments substantiels à qualités variées qui se composent entre elles, est remplacée par l'idée de la vertu même des combinaisons comme capables d'obtenir, pour leurs produits, des propriétés transformées, sans aucun rapport, que l'on sache, avec les propriétés des composants. Ces derniers, les éléments dans un sens tout nouveau, peuvent alors recevoir des définitions mécaniques abstraites, du genre sensible, mais cependant refusées à la connaissance sensible, réduites à des propriétés de figure et de mouvement, sous des dimensions imperceptibles. Ce sont les atomes ; et de là la conception du mécanisme universel en son expression la plus radicale.
Il est à peine besoin de rappeler que le premier de
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ces deux genres de matérialisme, passé d'Heraclite à l'école stoïcienne, et le second, transmis de Démocrite à l'école épicurienne, ont fourni, en dehors des écoles socratiques, tonte la matière des spéculations, et le fond des doctrines métaphysiques dans l'anti-iuite gréco-romaine. Mais ce qu'on remarque moins, c'est que le dogmatisme substantialiste est ce qui soutient aujourd'hui, comme il soutenait alors, le transformisme ordinaire et le mécanisme atomistique, c'est-à-dire les deux manières encore et toujours les plus communes qu'on a de se représenter les êtres et leurs changements sous un aspect de matière, en imaginant les phénomènes intellectuels et moraux comme des produits naturels <le ce transformisme ou de ce mécanisme. De très nonibreux savants et, d'après eux, un plus nombreux public, croient comprendre que les corps simples de la chimie ou, pour aller plus au fond, les molécules diversement construites dont ils se forment, et enlin des sortes de points matériels, suivant la propriété qui leur appartient de modilier les uns par les autres leurs positions respectives, ont le pouvoir de produire des qualités sensibles, autrement dit des sensations, puisque le sensible implique le sentant, et de produire par conséquent des êtres qui sentent, qui désirent, qui pensent, qui veulent. Ne voit-on pas de l'oxygène et de l'hydrogène donner naissance par leur combinaison à de l'eau qui est quelque chose de tout dillérent de l'un et de l'autre ? Le substantialisme est
LE SUBSÏ.\NTI.\LISME DE LA FORCE. 279
le fondement de la croyance à cette autre espèce de transformations, parce que les substances sont certaines choses qui, selon leurs rapports ou leurs circonstances, laissent sortir d'elles, produisent, engenclrent./manifesteni. développent cVaiitreschoses^ qualités, propriétés et êtres, qu'elles devaient contenir sans doute, puisqu'elles en viennent, mais qui ne font point partie du concept même de ces substances, ou de la délinition que nous en donnons.
Voilà pour le mécanisme des atomes. Et de même pour le transformisme qualitatif, plus ancien et plus vulgaire, où l'on imagine les qualités transmutées les unes dans les autres; de même, pour un transformisme raffiné, dont le sujet est plus abstrait, que la métaphysique de la pliysique substitue à l'ancienne :\Iatière. Je veux parler de ce ([u'on nomme à présent la Force. Certes, la notion atomistique de la substa'nce est déjà une œuvre d'abstraction considérable, comparativement à l'idée soit anthromorphique, soit vaguement qualitative, du sujet des métamorphoses. Le sujet pur des qualités d'étendue, de ligure et de mouvement a d'ailleurs ce mérite, qui manque au précédent, de se rapporter à un point de vue nécessaire de notre esprit et des sciences mathématiques de la nature. Mais quand, d'une part, on s'est apereu, grâce aux analyses de l'école immatérialiste, (pie la substantilicatioii de l'étendue, « (lualité i)ninaire » de la matière, avait ses difllcultés aussi bien que le réalisme des « qualités secondaires « ; quand
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surtout on a réfléchi que la solidité, ou impénétrabilité, qui après tout n'est rien que cohésion et que résistance, et les causes du mouvement, — action et réaction, attraction et répulsion, — quelks qu'elles fassent, ne rentraient pas facilement dans l'idée de matière passive, mais ressortissaient à ce qu'on nomme force, on s'est avisé de transporter à la ForcelQ transformisme dont la matière était le sujet traditionnel. C'est là le premier ou Tun des premiers principes de la philosophie de H. Spencer.
L'adoption de ce principe a été favorisée, chez son auteur, qui cependant prétend avoir pour méthode la généralisation des vérités de science, par deux erreurs scientifiques : l'une en mécanique rationnelle et l'autre en physique. Le fondement mathématique de la mécanique, tel que les savants l'établissent, est la loi d'inertie, par où ils entendent qu'un corps conserve son état de repos ou de mouvement, sans varier, tant qu'une cause extérieure ne survient pas, qui modifie cet état ; et qu'il n'est point besoin qu'il y ait une force animant le corps, quand il se meut, à chaque instant de son mouvement. S'il y en avait une, c'est un mouvement continuellement accéléré qui se produirait, au lieu de la conservation d'un état de vitesse donnée. Mais H. Spencer, aux yeux de qui la force est une entité, prétend qu'elle est dans le corps (iuY41e meut; et il le faut bien pour qu'elle s'y transforme et le transforme ! En ce réalisme métaphysique, il se place à l'antipode de la science vrai-