L UNITÉ DE SUBSTANCE
quent, la possibilité delà création ; que toute activité réelle, non moins que toute puissance, étant rapportée à l'être éternel, on doit logiquement ou reconnaître le caractère illusoire du monde qu'on appelle créé, ou voir rentrer ce monde, cette nature, dans la nature du Créateur; ce qui est le panthéisme; et que la prescience éternelle, universelle et absolue, réclamée pour ce dernier, suppose la prédétermination ou certitude anticipée des futurs quelcon(iues de tous les temps, en dépit du libre arbitre apparent de quelques agents; ce qui est le déterminisme.
On voit, et l'histoire entière de la philosophie théologique démontre clairement, que l'idée de substance, objectivée, réalisée, a toujours été l'adversaire intestin des doctrines de la personnalité divine, de la création et de la liberté, et cela de quehiue genre dattributs qu'on fit usage pour la définition d'un sujet primordial. Cette loi de la spéculation substantialiste ne s'est pas démentie quand la philosophie théologique a cru s'allVanchir de l'autorité et de la tradition, et a prétendu relever de la raison pure. A peine Descartes, s'appuyant sur la distinction radicale de deux sortes d'idées, a-t-il admis, pour sujets correspondants, deux substances diversement déiinies, et séparées par leurs définitions : la Chose qui pense et la Chose étendue, ligurée et mobile, Spinoza parait et fait valoir, en vertu même d'une exigence que la scolastique avait formellement reconnue, la nécessité d'une substance unique enfermant les deux sub-
stances de Descartes, sous cette notion : « Ce qui est en soi et conrni par soi, c'est-fi-dire dont le concept n'a besoin pour se former du concept d'aucune autre chose. » Et, au fait, la substance étant ce qui soutient l'attribut, ce qui, indépendamment de l'attribut, ne répond qu'à l'idée abstraite d'un sujet de (pialités quelles qu'elles puissent être, rien n'empéclie, et il est tout à fait scientilique, cà ce point de vue, d'embrasser toutes les qualités possibles en un sujet unique universel de contenance et de développement de toutes, tant et telles qu'elles soient. C'est ce que fit Spinoza, en son étonnante construction d'idées liées more geometrico^ où il se proposait de composer le tableau, en deux séries parallèles, de deux des modes de manifestation de la Substance : la Pensée, l'Etendue, entre une infinité d'autres attributs, ù nous inconnus, qui suivant lui complètent la nature divine. Le substantialisme arriva, dans le livre de V Ethique^ à la plus forte expression qu'il ait jamais atteinte, en dehors du concept d'une évolution dirigée par des causes finales. C'est dire que le pantliéisme et le déterminisuje y trouvèrent leur Bible, jusqu'au moment où la croyance au progrès universel, s'introduisant dans les esprits, vint modifier les vues sur la nature du Tout dans un sens évolutioliiste.
Ce n'est pas que l'idée d'évolution fût alors nouvelle, car le développement n'est pas moins que l'inhérence, essentiel cà l'idée de la substance dans la-
APPENDICE. — A
quelle on imagine renfermés des phénomèncR qui ne sont pas encore, qui seront. La vraie dilYérence entre les panthéistes du mode spinosiste et ceux qu'on désigne maintenant sous le nom d'évolutionistes consiste en ce que ces derniers, moins l)ons logiciens que les autres, se forgent une évolution dirigée vers une lin qu'ils préterulent connaître, et par là, sans en convenir, placent au fond de leur système un principe du genre de l'intelligence et du désir, sans lequel il n'est pas de raison imaginable pour la tendance à une lin commune des phénomènes. Quant à ceux qui avouent Texistence d'un tel principe au sein de la Substance, et qui même voudraient admettre une volonté créatrice à Torigine des choses, leur substantialisme détruit, quoi quMls en aient, la réalité de cette volonté, la réalité d'une création, et la possibilité de ce qu'on appelle, à parler clairement, une origine.
Toute l'école cartésienne, en y ajoutant ici Leibniz, et sans en excepter le pieux Malebranche, rapporte à Dieu la causation ellicace unique des phénomènes, tant de ceux de l'esprit que de ceux de la matière, en correspondaiice réglée les uns avec les autres. Pas plus pour ces i^hilosophes que ])Our les docteurs du moyen âge il n'y a de réalité hors de la Nature divine, et cette nature, n'admettant i>as de limites, ne soulfre pas (lue rien d'extérieur lui en impose ; la contradiction même de l'infini actuel eu noml)res n'arrele pas la portée qu'où prête à sou ex-
LE PANTHÉISME THÉOLO(ilQUE.
tension dans le temps, l'espace et la cause. Des doctrines telles que celle des Causes occasionnelles, de la Raison suffisante, de la Prescience éternelle des futurs contingents impli(pient le même panthéisme et le même déterminisme universel, que la doctrine de Spinoza éclaire d'une lumière hardie. Sans doute ces philosophes ont \m aflirmer, en regard de la thèse de Dieu ({wï est et qui fait tout, la thèse de riiomme qui fait et qui est <|uel<iue chose : la liberté morale. Mais cela prouve seulement (ju'il est facile de poser le principe et de nier la conséquence. Les mathématiciens eux-mêmes, logiciens })ar état, à ce qu'on pourrait croire, nous montrent bien cette étonnante facilité. Ne disent-ils pas tous, depuis Archiméde jusqu'à nos pauvres traités de géométrie élémentaire, qu'^7 n'y a point de limite à la série des polygones réguliers imaginables dont les côtés croissent en nombre et décroissent de grandeur iudéiii liment? et ne concluent-ils pas comme si le cercle était la litnite de ladite série?
Les philosophes « spiritualistes w «pii combattent le panthéisme ont coutume de diriger leurs atta(pies contre « ruuité de substance «. Ils ne voient pas que l'idée de substance étant indéterminée ([uant au quale^ et apte en elle-même à siq)porter les attributs et modes les plus variés, la tendance naturelle, — légitime dès que le réalisme objectif de la notion est une fois aduiis, — de rentendemeiit à la généralisation et à l'unité conduit inévitablement à la supposi-
APPENDICE. — A
tion du sujet universel. Ces philosophes disent aussi que le panthéiste est ébloui, aveuglé par la ^^(^^^ance et ne fait pas attention cà la cause, Mais le panthéiste est irréprochable en cela, du moment qu'on lui passe cette substance qui l'éblouit, dit-on; car la propriété la plus intime de l'idée qu'on se fait de la substance est de renfermer les causes et les elïets sous l'aspect d'un oiveloppeynenl nécessaire et d'un clcveloppement prcclétermlaé^ ce qui ne peut man- (juer d'écarter l'idée de la cause volontaire et libre que les « spiritualistes » ont à cœur de sauvegarder. Les premiers auteurs de la critique de l'idée de substance n'eurent pas eux-mêmes l'esprit complètement alfranchi du réalisme substantialiste. Locke, dont l'analyse, concernant cette idée, est vraiment admirable, et si nouvelle au regard de toute la philosophie antérieure, Locke s'est pour ainsi dire retiré le mérite de sa propre pensée, quand il a soutenu, à un autre endroit, rimpossibilité de découvrir u par la contemplation de nos idées (sans révéhxtion) si Dieu n'a point donné à quelques amas de matière, disposés comme il le trouve à propos, la puissance d'apercevoir et de penser, ou s'il a joint et uni à la Matière ainsi disposée une substance immatérielle qui pense ». Locke 5s'aj)[)uyait pour faire cette déclaration, et s*a}>puyait avec raison, — c'est ce que les spiritualistes scandalisés se sont bien gardés d'observer, — sur l'indétermination de l'idée de substance, sur l'aptitude de cette abstraction réalisée à supporter