‹ Les principes de la nature [microform]Chapitre 63 sur 199 · PROBLÈME DE LA SPÉCIFICITÉ CHIMIQUE · texte numérisé non relu

PROBLÈME DE LA SPÉCIFICITÉ CHIMIQUE

nombres relativement élevés qui la donnent, peut couvrir des propriétés non moins intéressantes que n'en supposent les rapports les plus simples, ceux des premiers nombres entiers de la série. ^

En général, les relations géométriques et mécaniques (car sous rarilhmétique se tiennent ici ces autres sciences) ne sont pas les plus belles et les plus fécondes possibles quand elles sont les plus élémentaires. Les lois de Kepler ont détruit la simplicité de la doctrine astronomique des anciens : la connaissance de la vérité a-t-elle fait déchoir à nos yeux le cosmos ? Le calcul des perturbations planétaires, conséquence dune loi très simple, doit-il nous laisser regretter l'harmonie des sphères invariables, hypothèse qui elle-même mena l'entassement des épicycles à sa suite? Atlacherions-nous moins de prix à des propriétés qui mettent enjeu une multitude d'éléments variés, et par là impli(iuent les théorèmes d'une géométrie plus complexe et ralïmée, qu'à des constructions provisoires dont la facile unité est le pur elTet de notre ignorance? Avouons plutôt que ce (iue le progrès des sciences soulVro encore de simplicité à grand'peine est un produit de l'abstraction, il est vrai nécessaire au fonctionnement de l'intelligence. Mais la nature n'est

pas simple.

Si mon plan comportait toute une philosophie des sciences, au lieu de se borner à l'éclaircis-

l'nOnLÈME DE LA SPÉCIFICITÉ CHIMIQUE. 151

sèment critique des principes de la nature, il me resterait à parler d'un sujet dont l'intérêt théorique est grand, et qui d'ailleurs embrasse à peu près toute la chimie : je veux dire la nomenclature, les substitutions et les rôles que les premiers composés ou certains de leurs éléments prennent en des séries de formation plus complexe. Mais la science est en lévolution à cet égard, le débat est avant tout technique, entre chimistes, et ne conclut pas encore. Dans ces questions, l'atomistique principalement est en jeu. et l'on nianciue d'une conception qui s'impose à tous. Dans d'autres, que je laisse également de côté, les lois des combinaisons ne sont pas exclusivement chimiques, et tout au inoins intéressent des fonctions biologiques, ainsi que le prouvent les belles découvertes récentes sur la fermentation et sur les altérations morbides de l'organisme animal. Ce qu'on pourra dire un jour de général et de philosophique sur des sujets de cette nature intéressera essentiellement la biologie. Mais aujourd'hui traiter de la chimie propre des corps vivants, et vouloir l'ester en même temps dans les généralités, ce serait, il faut l'avouer, marcher en parfaites ténèbres.

LA FORCE :^IÉCAXIQUE

Observations et développements

La force mécanique et la force spécifique.

Le sens et l'emploi du mot force sont sujets à des dilïicultés croissantes à mesure que l'on passe des théories de la physique générale à la considération des phénomènes plus complexes, plus variables dans l'expérience et plus rebelles à l'abstraction, que nous soumettent la chimie et la biologie. La réduction, déjà plus qu'entrevue, de cette physique proprement dite à la mécanique ne signilie rien de moitis que ridentilication de ce qu'on appelait forces caloriûques, électriques, etc., avec ce (ju'on appelle tout uniment force ou cciuse de mouvement dans les problèmes de statique et de dynamique. On ne connaît pas, on ne fait que supposer, sans savoir encore les définir, les systèmes de points, les lois d'action mutuelle, les données exactes, qui, mises en équation, permettraient de déterminer les divers mouvements correspondants aux eifets variés qui se caractérisent, pour notre sensibilité, en qualité de chaleur, de lumière ou d'électricité ; mais on ne peut plus envisager autrement la question pour la science depuis (ju'on a définitivement abandonné les qualités occultes, les espèces sensibles et les vagues imaginations de lluides spécifiques qui n'étaient que des formes affaiblies de ces mômes ilctions.

KT LA rOKCE SPÉClFloUE.

Cette réduction des forces ou qualités physiques à la force mécanique ne soulève qu'une difticulté, qui d'ailleurs n'est pas du ressort de la science; car nous avons vu que les définitions scientifiques devaient porter sur les lois du mouvement, non sur sa cause. Pour la philosophie, cette difficulté n'est autre que c(dle de la théorie de la causation en général ; nous Tavons résolue en niant les causes transitives, — c'est-à-dire en réduisant à une forme d'imagination, à une métaphore, à un besoin du langage, ce transport, inintelligible d'ailleurs, de l'action d'un sujet, devenant passion dans un autre. — La force réelle est un acte du sujet, qui ne sort pas du sujet: son effet extérieur se produit en vertu d'une loi de correspondance dont l'expérience seule nous enseigne les applications, quoique notre sentiment instinctif le l)lus profond nous en suggère l'existence. Quand il ne s'agit que de physi(|ue mécanicpie, la force est symbolique^ et se ra])porte toute à la correspondance entre des mouvements, don nés ou virtuels, et d'autres mouvements (pii procèdent des premiers suivant des lois (^ui sont l'objet même de la science. L'idée de cette force est unique, en ce cas, et fictive, mais la (piestion se com[)lique quand on passe à des i)héiiomènes comme ceux de la chimie, et surtout de la biologie, où l'on a alfaire à des actions que, sans doute, on se })ropose encore d'étudier comme des mouvements, — car le but physique ne change pas, — mais dont on est forcé en même temps de

LA lOUCK MÉCANIOUE

ET LA FOaCE SPÉCIFIQUE.

recorinaitre l'origine en des fonctions qui ont quelque chose de spécifique, et par conséciuent d'individualisé, et tendent à se présenter comme des êtres pour soi chez lesquels la force revêt enlin un caractère subjectif et réel. Il ne s'agit plus alors de fonctions générales et coîisidérées abstractivement, telles que la chaleur ou la lumière envisagées comme certains ordres de vibrations de molécules, en des milieux déterminés, et qui se trouvent en rapport de fait avec des phénomènes de sensibilité d'autre part. Mais une force proprement dite, ou subjective, c'est-à-dire du genre d'une volonté appétitive, autant que nous pouvons nous en rendre compte, a son siège dans un être distinct, dans une fonction individuelle; c'est celle-ci (lui est en correspondance, ou harmonie de causalité, avec des mouvements représentés objectivement ; et ce sont ces mouvements qui, à leur tour, sont en semblable correspondance, mais de sens inverse, avec d'autres phénomènes de sensibilité, chez d'autres êtres sensibles. Ces derniers et les premiers sont ainsi liés causalement par l'intermédiaire des fonctions de mouvement, qui ne sont elles-mêmes (lUAin mode uîiiversel de représentation des rapports

de ces êtres.

En résumé, la force doit s'entendre : 1^ d'un état subjectif des êtres, à commencer par les individualités chimi(iues, simples ou composées, dont les perceptions et les appétits ne sont accessibles à notre esprit (juc d'une numière vague et par analogie ;

2o d'une modification harmoniquement corrélative chez d'autres êtres, objectifs à l'égard des premiers. Ces états sont, l'un, actif ou cause, l'autre, passif ou effet, et ils ont pour intermédiaire le mouvement, qui est signe et non cause. La transitivité est un fait d'imagination qui commande au langage, mais n'a pour fondement ({u'unc habitude due à la continuelle apparence du passage de V action d'un corps moteur à un corps mu, quoi(iue ce passage, comme tel, ne réponde à aucune notion déilnissable, et n'ait rien de commun non plus avec la véritable expérience, pour laquelle il n'y a jamais rien de plus que des changements de distribution des vitesses entre des corps ou leurs parties, et que des phénomènes liés à ces derniers par des lois de successivité constante. Toute la criti(iue de la causalité de David Hume fut vraie en ce point et pour Tordre des choses de l'étendue et du mouvement, pour le domaine de la physi(iuc. L'erreur fut toute de nier l'idée de force et de cause en son siège réel, et d'en assigner la source dans riiabitude, qui explique seulement le transport que notre imagination en fait à la pure matière et au mouvement. Quant à la transitivité de l'action, d'une manière générale, Leibniz et, avant lui, toute Técole cartésienne, l'avaient rejetée très décidément; ils ne s'en souviennent pas assez, les adversaires ({ui mettent sur le compte du a scepticisme de Hume » toute une doctrine dont Descartes a posé le fondement. L'extension de la réalité de l'action et do la cause, et

156 LA DOCTRINE ATOMlSTloUE VCTUKLTJ:.

rattribution d'un degré de conscience aux êtres de la nature dus qulls atteignent rindividualité et des propriétés spécifKiues, et par conséquent aux sujets des études chimiques, sont des thèses qui ne peuvent manquer de rappeler la doctrine métaphysique de Schopenhaner qui regarde la volonté comme le principe de l'être. Mais j'ai à peine besoin de rappeler des dillerences ([ui vont à exclure toute comparaison possible. Je n'admets pas une volonté antérieure à la conscience, aveugle par conséquent, et à laquelle ne convient pas même le nom de force tel que je l'ai expli<pié. Je n'admets pas d'agent universel de ce nom, ou (le toute autre dénomination, dont les individus ne seraient que des émanations. Je n'admets pas une matière qui serait l'incarnation de cet agent, tout en n'ayant pas d'existence en dehors de ma représentation, et je n'admets pas une théorie de la causalité qui établit le déterminisme universel et absolu. Sous ces réserves énormes, je suis plein d'admiration pour le génie métap]iysi(iue de Sclioponhauer.

La doctrine utomisticiue actiR-llc.

La plupart des chimistes sont loin de regarder comme démontrée la nécessité logique d'exclure a priori les hypotlièses du plein et du continu pour rendre compte de la constitution et des propriétés de

LA DOCTIUXE ATOMLSTIUUE ACTUELLE. 157

la matière: mais, en réalité, et contre l'ordinaire de ce qui s'observe dans l'histoire des sciences, au lieu de travailler à faire rentrer dans une théorie antérieurement conçue les faits successivement découverts, c'est par les faits qu'ils se voient forcés d'user du langage et d'accepter les explications d'une théorie. Cette théorie est celle qui regarde la matière comme composée d'éléments distincts, partout soumis cà des déterminations numériques, séparés par des intervalles vides, et doués de i>ropriétés spécifiques par lesquelles ils contractent des liaisons diverses, — la question physique restant réservée, de savoir si ou comment ces éléments chimiques tiennent eux-mêmes ces propriétés spécifiques de leurs états de composition par rapport à de définitifs atomes, centres inétendus de forces attractives et répulsives (1).

La philosophie est responsable de l'iiésitation des chimistes. Ils professeraient tous ratomisme explicitement, et non pas seulement par l'inévilable signilication de leurs formules, si le règne de la logique était assez établi parmi les philosophes pour que

Q) Il faut cependant s'entendre : les chimistes ne nient pas que la considération atoniistique ne soit exigée par l'expérience, ninis ils veulent douter que la conipusition atomique entraîne la négation de la divisil)ilité infinie « par d'autres forces que celles qui sont soumises à nos investi- ^^ations ». C'est, chose curieuse î un reste de Tatonnsme antique (atomes durs, solides, pleins, inipénétraJjles) qui les tient éloi;>nés du véritable atoniisnie imposé par la lo^nque.

)58 LA DOGTHINR ATOMISLIQUK AOTUELL'^.

passât enfin à Fétat de chose jugée dans le monde scientifique l'impossibilité de concevoir, sans contradiction formelle, l'existence de corps composés d'un nombre de parties actuellement intini. La conviction des physiciens et des chimistes se formerait d'autant plus facilement, si la philosophie les y aidait, que le point de vue de leur esprit est généralement tout réaliste, et qu'ils ne verraient pas de moyen à leur portée de présenter les compositions actuelles par dos compositions potentielles ou idéales. Il est, au surplus, manifeste que la loi des proportions détinies, dans les combinaisons, loi rigoureusement scientifique en elle-même, comme celle des équivalents de quantité, par lesquels les corps sont substituables les uns aux autres dans ces mêmes combinaisons, pose le dilemme forcé de Tatomisme ou de rinfmitisme. 11 n'y a pas de milieu ; dès que telle quantité (en poids et en volume) d'oxygène s'unit à telle autre quantité d'hydrogène pour former de Teau, et cela toujours dans une proportion lixe, la même, quelque petites que soient ces quantités que Ton considère, il faut absolument ou que l'application d'une telle loi ait pour terme la réunion de tant de particules, d'une part, et de tayit de particules, de l'outre part, au-dessous desquelles il n'en est pas de moindres; et c'est ce qu'on appelle des atomes : ou que l'on prétende concevoir l'existence d'un prolongement à Tinlini d'une division des deux espèces de matière dans le rapport voulu : divisliva

LA DOCTRINE ATOMLSTIQUt: ACTUELLE. 159

et non divisibilité, puisque les deux corps et leur combinaison sont des phénomènes donnés et actuels. Mais ceci est contradictoire.

Mais il faut se garder de confondre l'atomisme, en ses traits généraux que je viens de rappeler, avec la « théorie atomique » aujourd'hui reçue, — ou du moins employée, à raison de certains avantages qu'elle offre pour le groupement et la notation des faits, — par ceux des chimistes qui ne repoussent pas systématiquement les hypothèses. Cette théorie ajoute, en effet, au principe de l'atomisme des vues {•articulières, et (jui ne s'imposent pas au même titre, sur la constitution des corps gazeux et sur la formation des composés chimiques. On y suppose que tous les gaz renferment, à volume égal, sous les mêmes conditions, le même nombre de molécules, en sorte que, des poids moléculaires des différents corps on puisse déduire des poids atoraicj[ues qui leur sont proportionnels (hypothèse connue sous les noms d'Avogadro et Am})ère) ; et on y suppose, de l)lus, que toutes les combinaisons, tous les changements de composition chimique se font par des substitutions d'atomes à atomes de différentes espèces, chaque corps composé se formant de molécules dans lesquelles se lient des atomes divers, et chaque corps simple étant déjà considéré lui-même comme formé d(j molécules où ses propres atomes sont unis et comme combinés. Ce système très séduisant est sujet à des objections d'un caractère technique, et

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