‹ Les principes de la nature [microform]Chapitre 81 sur 199 · DE CUVIER ET DE BICHAÏ · texte numérisé non relu

DE CUVIER ET DE BICHAÏ

la négation de la chose à définir, est une véritable énormité dans cette définition. Et n'est-ce pas une vraie mythologie, de se représenter ensuite l'œuvre des corps extérieurs comme une action qui donne la mort, et le fait de la vie comme la réaction d'un }>rincipe inconnu contre la tendance générale de la nature ? Cuvier n'a conservé rien de cela dans ses formules. Si on les examine avec attention, on y trouvera un exemple intéressant et du tort que peut causer l'introduction d'une hypothèse qui se glisse inutilement et comme inaperçue dans une définition, et du peu qu'il suffit quelquefois de changer dans ses termes pour rendre une parfaite correction logique à ce qui semblait d'abord dépendre de certaines preuves qu'on ne pouvait point faire.

Si, dans cette formule : « les éléments du corps organisé, livrés aux affinités chimiques ordinaires, ne tardent pas à se séparer », la partie soulignée était remplacée par ces mots : livrés aux affinités chi7tiiques^ alors que les fonctions 7iormales des organes^ avec les mouvements spéciaux qui les caractérisent^ ont cessé de se produire^ Cuvier n'aurait énoncé rien au delà du fait, aurait évité la supposition erronée de plusieurs genres, et de genres opposés, d'afiinités, et sa conclusion n'en eût été que mieux adaptée aux prémisses. « C'est par le mouvement vital que la dissolution est arrêtée et que les éléments du corps sont momentanément réunis. » Et n'est-ce pas une vérité de fait?

Et, au lieu de ce raisonnement : « la vie exerçant sur les éléments et parties du corps organisé une action contraire à ce que produiraient sans elle les affinités chimiques ordinaires^ il répugne qu'elle puisse être elle-même produite par ces afiinités », si Cuvier avait dit : « les fonctions^ les mouvements propres à la vie, produisant dans Vétat des parties et des éléments du corps organisé, et dans le jeu des affinités, des modifications qui ne se produiraient pas sans ces fonctions et sans ces mouvements, il répugne que ceux-ci puissent être euxmêmes produits par ces affinités^ l'argumentation conserverait aujourd'hui toute sa force.

Le raisonnement ainsi corrigé ne tend pas seulement à établir la distinction des fonctions chimiques et des fonctions vitales ; nous devons reconnaître qu'en un sens, il va jusqu'à l'opposition; qu'en un sens les idées de Cuvier et de Bichat même ne sont pas sans fondement. En elfet, quand nous modifions les effets de la loi de la pesanteur en soulevant un poids, ou en mouvant notre propre corps, grâce à des points d'appui que nous prenons sur le sol pour réagir, on ne peut pas dire que cette loi contrarie notre action ou que nous-méme nous contrarions cette loi. Non seulement on ne peut pas dire cela, mais même il est certain que rien de pareil ne serait possible sans la pesanteur, et que les elfets de la loi sont modifiés, dans ces cas particuliers, par l'intervention d'un acte et d'un mouvement émanés

LES DEFINITIONS DE LA VIE

de notre vouloir, sans que la loi subisse aucune altération. Il n'en est pas moins vrai ([ue, à regarder le cas particulier et le fait, il y a véritablement antagonisme entre l'action de la pesanteur et mon action, quand je tiens un corps suspendu que la pesanteur sollicite, durant tout le temps que mon effort peut se soutenir. De môme, lorsque les fonctions et les mouvements spéciaux de certains organes, tels que le cœur, les appareils respiratoires, les centres et les courants nerveux, se produisent dans un corps organisé, non seulement on ne saurait voir là rien de contraire aux lois des afiinités chimiques, non plus qu'aux propriétés générales,, aux propriétés physiques des corps, mais encore il est clair que Texistence et le jeu de ces propriétés et de ces lois sont inséparables de la constitution du corps organisé et sont des conditions nécessaires, des causes, au sens physique du mot, de sa propre existence, et par conséquent de son fonctionnement. Mais il n'en est pas moins vrai qu'un antagonisme est à reconnaître, au fond, entre l'action des lois générales, physico-chimiciues, sur les parties et éléments d'un corps, et les actions que ce corps, s'il est organisé, exerce par des fonctions spéciales, par des mouvements spéciaux, pour modilicr les clfets de cette action générale; (lue cet antagonisme, dis-je, existe durant tout le temps que le fonctionnement propre du corps organisé peut se maintenir.

Voulons-nous maintenant nous élever à une vue

DE CUVIEU ET DE BIGHAT.

universelle de l'opposition entre le corps organisé, qui dispose des lois d'une nature propre, et l'ensemble des lois qui régissent tous les corps de la nature? Faisons une supposition. Imaginons un organisme unique enveloppant les organismes particuliers. 11 n'y a plus rien d'inorganisé, plus rien d'inorganique au monde. Comme la circulation de certains corps inorganiques, gaz et liquides, est une condition de la vie de chaque organisme individuel, telle que nous la connaissons, il faut pour comprendre l'hypothèse, se figurer que les assimilations et désassimilations, les absorptions et exhalations sont réglées et coordonnées, dans cet organisme universel des organismes, en telle manière que tout ce qui est gagné ou perdu à chaque instant par l'un quelconque de ces derniers, en fait d'éléments circulatoires, est immédiatement perdu ou gagné par un autre disposé à cet elïet, et qu'ainsi tout et toujours se trouve utilisé. Une parfaite harmonie ou unité de vie règne entre tous les corps, quoique demeurant distincts ; un corps tel que Tair ou l'eau, par exemple, ne peut plus être envisagé que du même œil qu'on envisageait les « principes immédiats » à l'époque où les savants se refusaient à les considérer comme pouvant exister ou être produits en dehors des animaux et des végétaux, ou autrement que par leur œuvre et pour leur usage. 11 n'y a donc plus de corps inorganiques, et il ne peut se produire aucun fait d'antagonisuie entre les affinités des corps que

LES J)EFINITIONS DE LA VIE

nous désignons sous ce nom et les fonctions et actions spéciales, les mouvements spéciaux des corps organisés, jiarticuliers, individuels, que nous imaginons liés tous entre eux comme le porte notre hypothèse. Il est aisé de voir par là que notre hypothèse est en parfait accord avec une autre qui poserait tous ces corps comme immortels : immortels séparément aussi bien que dans leur ensemble solidaire.

Mais supposons (|ue quehpies-uns de ces corps soient par une raison quelcon(|ue décomposés et réduits à leurs éléments, ou à certains composés de ces derniers, autres que ceux qui convenaient à Torganisme universel. C'est ce qui s'appellera mourir. Alors, il s'établira des vides dans cet organisme, et en môme temps une matière inorgani(|ue deviendra libre, dont la quantité ira croissant avec la mortalité des êtres. Cette matière sans emi)loi, obéissant aux mêmes lois générales aux(|uelles elle était assujettie et (pii tenaient à sa constitution même, mais ne se trouvant plus modiliée, dans ses actions, par les fonctions et les mouvements projjres à la vie dans les corps organisés, formera comme un monde inorgani(iue en regard de ce qui subsistera des corps organisés (|ui faisaient partie du monde organisé tout entier : en regard, et en opposition, dans le sens où je l'ai expliqué tout à Theure.

C'est ainsi qu'on peut dire sans nier ni alfaiblir les harmonies de la vie et du monde externe, qu'il y a toutefois dans le monde une opposition entre ce qui vit et

LES DEFINITIONS DE LA VIE

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ce qui ne vit point, et que la vie est, par un côté, une lutte, — je n'entends pas ici parler de la lutte entre les vivants, autre question, — mais contre les éléments, contre les plus fondamentales des lois qui les régissent : pesanteur, chaleur, actions spécifiques des composés chimicpies, etc. Et, au fait, cela se voit aux maux qui viennent aux animaux de la nature et des actions des corps bruts. Il n'y a manifestement, dans le monde actuel, qu'une insulïisante adaptation de la matière à la vie, ou, si l'on préfère ainsi parler, une utilisation imparfaite des éléments par les organismes : et l'existence d'une matière indépendante ou brute est le signe et peut-être l'effet de ce désordre.

Lu définition de la vie de IL Spencer, et celle de Claude Bernard.

La réputation de la doctrine de Spencer est trop grande, depuis que l'extinction de celle de Hegel a laissé la première place à prendre dans la représentation, qui ne reste jamais vacante, du dogmatisme panthéiste, pour qu'on puisse ici ne pas dire un mot de la définition de la vie formulée par ce philosophe. L'auteur d'un système de logique où la notion exacte de l'identité qualitative est remplacée par celle de la ressemblance des relations^ n'a point l'esprit fait pour définir quoi que ce soit correctement ; mais H. Spencer a surpassé tout ce qu'on pouvait attendre de son inaptitude à définir, en exprimant la nature

L\ PKFINITTON DE LA VIE

de la vie par une formule dans laquelle un lecteur, s'il n'est averti, ne distinguera pas un mot qui lui rappelle les caractères des êtres vivants tels que chacun les contemple.

La vie est « la combinaison définie de changements hêtùroR'ènes, à la fois simultanés et successifs, -en correspondance avec des coexistences et des séquences

externes ».

Antérieurement à ses Principes de Uologie, H. Spencer avait défini quelque part la vie « la coordination des actions ». « Je penche encore à croire, dit-il en écrivant cet ouvrage, que cette définition répond aux faits avec une précision suffisante » ; et toutefois il remarque lui-même, quelques lignes plus bas, que « cette définition est trop étendue; on peut objecter que le système solaire... manifeste aussi la coordination des actions ;... et il faut reconnaître que les mouvements du système solaire ne rentrent point dans l'idée qu'on se fait communément de la vie et que nous avons à formuler (1) ». Le rapprochement des mots trop étendue ^i précision suffisante est, pour un logicien, quelque chose de bien extraordinaire.

Mais la formule définitive obtenue, à ce que croit IL Spencer, par l'addition de caractères tout d'abord oubliés ne répond pas davantage à Vidée qu'on se fait communément de la vie. « Une combinaison »,

(1) Principes de biologie, trad. de M. E. Gazelles, p. 7*2.

DE H. SDENGER.

le premier mot n'est pas heureusement trouvé ; on ne sait pas, et on n'apprendra pas plus loin, de quelle espèce est l'assemblage de phénomènes dont il est question, ni dans (^uel sujet ils existent. Une combinaison « définie «, il est bon de savoir qu'elle n'est pas indéterminée, mais cela n'apprend point en quoi elle se distingue des combinaisons auxquelles n'appartient pas la vie. Et maintenant, de (juoi se forme cette combinaison ? elle se forme « de changements ». On n'emploie ordinairement le mot de combinaison et ses analogues que pour dénoter des états, des groupements plus ou moins stables. Les mots loi et fonction conviennent mieux dans un ordre de rapports variables. JMais passons. Quels sont ces changements? ou plutôt que sont-ils? car leur qualité n'est pas spécifiée. Ils sont « hétérogènes » ; Fauteur entend par là qu'ils sont de plusieurs sortes; et ils sont « à la fois simultanés et successifs », c'est-à-dire les uns simultanés et les autres successifs. L'idée à s'en faire, au lieu de se préciser, devient de plus en plus vague. Mais, enfin, où et comment, sur ({uel théâtre se produisent ces changements si indéterminés dont la combinaison est annoncée comme définie ? C'est ce qu'on devinera, si l'on peut, d'après les derniers mots, que voici : ces changements se produisent « en correspondance avec des coexistences et des séquences externes ». Puisqu'il y a de Y externe, il doit d'autre part y avoir de Vinterne; mais qu'est-ce que ce dernier et quels sont ces sujets dont les modi-

LA DEFINITION DE LA VIE

DE CLAUDE DERNARD.

lications se correspondent, par un accord de simul tanéité ou de succession de certains pliénoniènes, la déûnition n'en dit rien.

On objectera peut-être à cette critique qu'elle ne tient pas compte des explications données par IL Spencer dans le commentaire qui accompagne Ténumération et la discussion des éléments qu'il veut faire entrer dans la déQnition de la vie; mais je répondrai : lo que les spécilications indiquées dans ce commentaire devraient se retrouver en substance dans la formule ; et il n'y en a pas trace. On n'a jamais vu définir de la sorte. 2» Le commentaire lui-même ne porte que sur les conditions physico-chimiques de la vie, et ces conditions ne sont pas la vie même.

Opposons, le contraste est frappant, à la méthode d'un philosophe qui se paye de termes abstraits et vagues, dans lesquels il voit tout ce qu'il veut, et omet le principal, celle d'un physiologiste plus réellement penseur, qui regarde le fond des choses et exprime fortement et clairement ce qu'il y découvre. « Le physiologiste et le médecin ne doivent jamais oublier que l'être vivant forme un organisme et une individualité... Le physiologiste doit tenir compte de l'harmonie de cet ensemble, en même temps (lu'il cherche à pénétrer dans son intérieur pour comprendre le mécanisme de chacune de ses parties... Le physicien et le chimiste iieuvent repousser toute idée de causes finales dans les faits qu'ils observent; tandis que le physiologiste est porté à admettre une

finalité harmonique et préétablie dans le corps organisé, dont toutes les actions partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres...

)) La vie a son essence primitive dans la force de développement organique...

M S'il fallait définir la vie d'un seul mot (jui, en exprimant bien ma pensée, mît en relief le seul caractère cpii, suivant moi, distinguo éminemment la science biologique, je dirais : la vie c'est la créalion... Ce qui caractérise la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses propriétés physico-chimiques, si complexes qu'elles soient, mais bien la création de cette machine qui se développe sous nos yeux dans les conditions qui lui sont propres et d'après une idée définie qui exprime la nature de l'être vivant et Tessence même de la vie.

» Quand un poulet se développe dans un a3uf, ce n'est point la formation du corps animal, en tant que groupement d'éléments chimiques, qui caractérise essentiellement la force vitale. Ce groupement ne se fait que par suite des lois qui régissent les propriétés physico-chimiques de la matière; mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie, et ce qui n'appartient ni à la chimie ni à la physique, c'est l'idée directrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par l'organisation. Pendant toute sa durée l'être vivant reste sous l'infinence de cette même force vitale créatrice, et la mort arriv(i

DE CLAUDE liERXARD.

LA DEFINITION DE LA VIE

lorsqu'elle ne peut plus se réaliser. Ici comme partout, tout dérive de l'idée, qui, elle seule, crée et dirige; les moyens de manifestation physico-chimiques sont communs à tous les phénomènes de la nature, et restent confondus pêle-mêle, comme les caractères de l'alphabet dans une boîte où une force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. C'est toujours cette même idée vitale qui conserve l'être, en reconstituant les parties vivantes désorganisées par l'exercice ou détruites par les accidents ou par les maladies (1). »

« L'œuf est sans contredit l'élément le plus merveilleux de tous, car nous le voyons produire un organisme entier... Qu'y a-t-il de plus extraordinaire que cette création organique à laquelle nous assistons, et comment pouvons-nous la rattacher à des propriétés inhérentes à la matière (^ui constitue l'œuf?... Quand il s'agit d'une évolution organique qui est dans le futur, nous ne comprenons plus cette propriété de la matière à longue portée. L'œuf est un devenir; or, comment concevoir qu'une matière ait pour propriété de renfermer des propriétés et des jeux de mécanisme qui n'existent point encore?...

» Quand on considère l'évolution complète d'un être vivant, on voit clairement que son organisation est la conséquence d'une loi organogénique qui préexiste d'après une idée préconçue, et qui se transmet

(1) Introduction à V étude de la 'médecine ex;pcri' mentale, p. 151 et suiv.

par tradition organique d'un être à l'autre... Nous voyons dans l'évolution apparaître une simple ébauche de Tètre avant toute organisation. Les contours du corps et des organes sont d'abord simplement arrêtés, en commençant, bien entendu, par les échafaudages organiques provisoires qui serviront d'appareils fonctionnels temporaires au fœtus. Aucun tissu n'est alors distinct; toute la masse n'est constituée que par des cellules plasmatiques ou embrvonnaires. Mais dans ce canevas vital est tracé le dessin idéal d'une organisation encore invisible pour nous, qui a assigné d'avance à chaque partie et à chaque élément sa place, sa structure et ses propriétés. Là où doivent être des vaisseaux sanguins, des nerfs, des muscles et des os, etc., les ceUules embryonnaires se changent en globules du sang, en tissus artériels, veineux, musculaires, nerveux et osseux. L'organisation ne se réalise point d'emblée; d'abord vague et seulement indiquée, elle ne se perfectionne que par différentes actions élémentaires, c'est-à-dire par un Uni dans le détail do plus en plus acliové. Mais cette puissance organisatrice n'existe pas seulement au début de la vie dans l'œuf, l'embryon ou le fd^tus ; elle poursuit son a3uvre chez l'adulte, en présidant aux manifestations des pliénomènes vitaux. Car c'est elle qui entretient par la nutrition et renouvelle d'une manière incessante les propriétés des éléments actifs et passifs de la matière vivante. L'organisation n'est donc autre chose que

LA DEFINITION DE LA WK

cette puissance génératrice continuée et s'alYaiblissant de plus en plus. C'est pourquoi nous comprendrons sous la dénomination de phénomènes organoty^ophiqiics tous les phénomènes d'organisation, de nutrition ou de création organique chez l'embryon, le fœtus et Tadulte, parce qu'ils sont toujours soumis à une seule et même loi (1). »

La théorie de Claude Bernard est, on le voit, éminemment philosophique, ce qui est remarquable chez un savant aussi spécial, mais Claude Bernard était un génie, et de ceux-là rien ne doit étonner : ils voient droit et par eux-mêmes. Elle tranche sur les idées qui régnaient dans l'école positiviste, car Blainville et Comte ne voyaient d'essentiel et de propre dans les phénomènes vitaux que le double mouvement intestin de composition et de décomposition chimiques qui s'opère constamment pour l'entretien et le développement des corps vivants. Ils y joignaient deux conditions, un organisme et un milieu convenable, et détournaient les yeux de la loi principale, c'est-à-dire de l'évolution préétablie, et de la coordination des moyens de cette évolution pour une hn fixée dans l'espace et dans le temps. Avant eux, Cuvier, qui du moins avait ajouté à la considération du mouvement chimique celle de la direction constante du tourbillon vitale et de la direction particulière de chacun des nioicvetnents partiels

(Ij Rapport sur les progrès de lu pJtysiologlc , p. lOî)-

DE CLAUDE BEllXAUD.

qui s'exercent dans chaque corps organisé; puis mentionné Yensemhle résultant de l'action et de la réaction mutuelle de toutes les parties ; et enfin posé la préexistence des germes comme le mystère où la science aboutit, — toutes idées où la finalité est visiblement impliquée, — Cuvier n'était pas allé jusqu'au concept de la création vitale et du rapport de concomitance de l'œuvre de la vie et de l'œuvre de l'organisation ; il présentait l'organisation, ses formes diverses, comme des conditions antérieurement données de la vie : « La vie, disait-il, suppose leur existence: elle ne peut s'allumer que dans des organisations toutes préparées (1). » Or, si la matière physico-cliimique apparaît, dans la science, comme une condition préalable de la vie, on n'en doit pas dire autant de l'organisation, qui iwàXQ\\Q luiri passu avec elle, et compose une seule et même œuvre de r « idée directrice », selon les vues finalistes enfin claires et nettement dégngées de Claude Bernard.

Mais, dira un lecteur préoccupé, comme on l'est d'ordinaire, des dogmes des philosophes, des formes substantialistes ou mythologiques que prenaient autrefois les doctrines de finalité pour l'explication des évolutions nntnrelles, l'idée directrice de Claude Bernard et toutes les expressions analogues dont ce savant pliysiologiste s'est servi pour exprimer des faits qu'il ne croyait pas réductibles au déterminisme

(1) Le rcone animal, etc., Introduction, p. 12-20.

physico-chimique ne sont autre chose qu'un retour à des opinions depuis longtemps condamnées : Formes substantielles, Archées, Natures plastiques, Principe vital, etc. Je ne suis point de cet avis, et cela par la simple raison que Claude Bernard se croyait aussi éloigné que possible de faire de la métaphysi(|ue, ou de proposer des liypothèses. Et il ne se trompait pas. Les lois propres de la vie, la puissance de préordination qui leur est inhérente, le rapport de causalité renversée qui caractérise les i)hénomènes évolutifs dont la lin est la raison d'être, voilà ce quïl avait dans l'esprit. Or ce sont là des faits, non des doctrines. Le surplus est affaire de langage. JJidce cilrechHce ne peut être qu'une abstraction ou une métapliore. Abstraction, il faut en écarter les applications réalistes ; métapliore, elle est permise et utile pour l'expression d'une loi de ilnalité sans déroger à la méthode phénoméniste. De l'une comme de l'autre façon, le principe et la cause réelle sont ainsi placés hors d'atteinte de la biologie.

La miitière cl la l'onnc en lûologie.

L'emploi de la terminologie aristotélique : cuillère et forme, aujourd'hui si délaissée, quoique Kant encore en ait fait un assez grand usage, peut avoir quelque utilité pour exprimer le vrai rapport dos matériaux aux qualités de la vie. L'idée que le mot

forme éveille pour nous, dans son acception générale et philosophique, ne s'éloigne guère de celles qu'Aristote rendait, selon l'occurrence, par des termes relatifs à l'espèce, à l'essence, aux qualités dominantes des choses, et à ce qu'elles sont on acte, par opposition à leur matière indéterminée et à leur existence potentielle. La notion de mcitière est beaucoup plus changée, non pas autant cependant qu'elle le parait, et c'est ici la première remarque à faire. Sans doute, à la place de ce sujet indéfini des formes et de tout devenir, que les anciens envisageaient, et qui, nécessairement plus voisin d'une abstraction à leurs yeux qu'aux nôtres, se réduisait en dernière analyse à un non^étre pour les philosophes, hormis dans l'école de Démocrite (1), l'analyse cliimicpie nous a donné des corps réels, irréductibles et toutefois palpables, à propriétés bien définies : un hydrogène, un oxygène, un carbone, un azote et quelques autres, qui sont des composants matériels du végétal et de l'animal vivant. Approfondissons, cependant: comme nous ne pénétrons par la science, on le sait, ni sous le rapport de la quantité ni sous celui des propriétés, jusqu'à la raison d'être dernière de ces corps élé-

(1) Los atomes de Démocrite et d'Epicurc, avec leurs qualités imaginaires de dureté et d'niipénétrabilité absolues, «retendue réelle et de ligures variées, et toutefois indivisibles, «'"taient des é(res de fantaisie, d'un caractère à la fois liypothéti(iuo et al)strait, au jug(.'nient de toutes les autres écoles. Et ils ne seraient pas pour nous-mêmes autre chose, sous ces mêmes déliuitions.

mentaires, nous sommes obligés de les considérer eux-mêmes comme étant déjà des formes, et notre idée de matière recule. Ce sont de vraies formes, en elt'et, qu'ils tiennent de leurs qualités physiques et chimiques, de leurs poids spécifiques, de leurs chaleurs spécifiques, de leurs affinités diverses, des actions variées qu'ils exercent sur les autres <'orps tant composas que simples, tant organisés et vivants qu'inorganiques. Ils. remplissent, quoique formes, des fonctions de matière pour les composés chimiques où ils entrent: mais ces derniers ont des propriétés nouvelles, profondément dilférentes souvent; ils sont donc des formes qui succèdent à des formes, et la relation de matière à forme fuit et nous échappe encore une fois. Qu'est-ce que la matière?

a Les moyens de manifestation physico-chimiques, nous disait ci-dessus Claude Bernard, sont communs à tous les phénomènes de la nature, et restent confondus pêle-mêle, comme les caractères de l'alphabet dans une boite où une force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. » Or, ces moyens de manifestation que le physiologiste voit dans les composés chimiques, et qu'il compare à des lettres, sorte de matière des formes c[\\iine force crée, le chimiste atomiste les trouve, lui, et les peut soumettre à une semblable comparaison, dans le petit nombre d'éléments principaux que des forces aussi vont prendre pour les lier en des combinaisons et séries de combinaisons,

ces acides, ces bases, ces sels, ces hydro-carbures, ces alcools, ces aldéhydes, etc., etc., corps d'une multiplication tout à l'heure aussi indéfinie que, dans un autre genre, celle des propositions de géométrie. A son tour, le chimiste mécaniste, autant du moins (pfil apercevra le but où il tend, considérera les corps appelés simples, qui sont la matière des formes étudiées par le précédent, comme n'étant eux-mêmes que des assemblages de certaines lettres premières ou dernières; mais cette matière définitive n'aura de la matière que le nom, car elle se résoudra en points dits matériels, mais, au vrai, abstraits et mathématiques, et en forces ayant leurs sièges en ces points. Parvenu à -ce résultat, le savant ne peut plus imaginer une matière qu'une force va chercher ; c'est à la force à trouver son sujet en elle-même, et tout commence par des formes; les lettres sont déjà des mots, il n'y a plus de matière.

Prenons un autre point de vue, afin de nous bien rendre compte de ce qu'est la forme relativement à la matière. La forme du chêne est dans le gland matériel, dans moins que le gland, dans un germe, de qui la 2yuissa7îce échappe à toute analyse dont son existence physico-chimique soit susceptible. On ne sait donc pas ce qu'est, ce que peut ou fait la matière, à l'origine de l'arbre individuel ; encore moins, si possible, à la naissance du premier chêne. Ce qu'on sait, c'est que, ])Our se développer, la forme se nourrit de ce qui est matière à son égard, quoi que

puisse être en soi-même cette matière, qui ne peut ï)oint la créer, mais seulement s'y subordonner et en être façonnée. Imaginons maintenant qu'il ait été fourni à ce gland, pour milieu unique et total de son développement, dans la terre et dans l'atmosphère, tous les éléments chimiques, ni plus ni moins, et dans les mêmes proportions, que l'analyse nous les montre employés dans un semblable de l'arbre futur : bois, feuilles, llcurs et fruits. Alors, si nous supposons, en outre, ce milieu indéiiniment prolongé pour être fourni A tous les arbres qui peuvent naître du premier et à leurs descendants, et que, en même temps, une œuvre de sélection, n'importe comment réalisée, supprime toutes les essences végétales, autant qu'il s'en trouve, dont les semences pourraient entrer en concurrence vitale avec la semence des chênes, la croissance et la multiplication de ces derniers avanceront exclusivement et indéiiniment en rapport avec la terre et l'air composés à leur intention. La matière sera modelée par eux, progressivement tout entière. Le principe et la cause de cette forme de chêne ainsi étendue sans limites auront été cependant contenus dans le germe insensible du premier gland. Qu'a donc été, qu'a pu être, pour l'œuvre de cette génération formelle, la partie matérielle de ce germe ?

Lorsque Lucilio Vanini, vouhint repousser l'accusation d'athéisme devant le parlement de Toulouse, qui le condamna au ]>ùcher, arguait, à ce qu'on rap-

porte, d'un grain de blé qui, disait-il, ne pouvait être regardé comme une production de la nature ^ attendu que, de semence en semence, il fallait remonter au premier grain, lequel devait nécessairement avoir un auteur, il entendait très probablement que la forme ne pouvait procéder de la matière, qu'elle était, au moins à l'origine, un acte; et cet acte, il le rapportait à Dieu, tandis que la nature était, pour son argument, le développement matériel des formes créées. Cette interprétation, conforme au principe aristotélique de l'acte, est la seule qui donne au raisonnement une base, pourvu qu'on ait d'abord écarté l'hypothèse du procès à Vinfini^ qui permettrait de remonter toujours dans la génération des formes, semblables ou différentes, les unes par les autres, sans rencontrer plus de limites qu'il n'y en a dans l'idée de matière, sous l'aspect de puissance. Mais quand l'inlini, qui implique contradiction, est ôté, la forme ne se comprend plus que comme un acte et une création, que l'idée de matière par elle-même ne peut renfermer. La matière, comme telle, n'existe plus que par rapport à la forme, et, si l'on veut aller au fond réel des choses, il faut dire qu'elle est elle-même une forme instrumentale et subordonnée, au service de formes supérieures.

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