KANT ET HERSCHELL I
infinie de la création, de ce grand tout se forme un système unique. » Kant n'a pas rofiéchi qu'il était inadmissible qu'on pût remédier à rimpossibilité de fixer dans l'espace infini un point central par le simple fait de donner à ce point une affectation et des propriétés particulières. Il n'y a dans l'espace que du relatif. En admettant qu'on pût y envisager un point différent des autres points, pour en faire le siège d'une matière plus dense que partout ailleurs , — ce qui exigerait un choix et une décision arbitraire de volonté divine, — cette densité devrait être infinie pour faire sentir à l'infini son action. Maximum absolu, incomparable à d'autres densités, elle forcerait la matière à s'agglomérer de proche en proche en une masse unique ; finie et comparable, elle permettrait à d'autres maxima relatifs d'exister et d'agir en d'autres points assez éloignés du premier pour que se trouvât annihilé le privilège de siège d'une action universellement centrale accordé à celuici. Il n'y a qu'une numière possible de concevoir un centre réel, c'est d'imaginer une sphère réelle, c'està-dire de rayon fini, et c'est d'ailleurs ce que fait Kant lui-même lorsqu'il passe à la seconde des questions ci-dessus, et nous montre l'univers créé progressivement et rayonnant autour de son centre d'origine. Mais alors il ne fallait i)oint parler d'une matière créée aciuL'llement infinie, mais seulement d'une création nctuellement finie et(iui le restera toujours, quoique indéfiniment croissante avec le temps.
LA TIIÉOUIE DU CIEL
« La création, ou, mieux, le façonnement de la matière a du commencer d'aboi-d en ce point central et s'étendre ensuite cà toute distance pour remplir Tespace infini, dans la suite de l'éternité, de mondes et de systèmes de mondes... Au premier éveil delà nature, la formation commencera auprès de ce centre, puis, dans la suite des temps, l'espace plus éloigné produira les uns après les autres des mondes et des systèmes de mondes, toujours en relation systématique avec ce point central. Chaque période finie amènera le développement d'une sphère finie ayant ce point pour centre. La région extérieure indéfinie sei-a encore le siège du désordre et du chaos et restera d'autant plus éloignée de l'état de complète évolution que l'on considérera des points plus éloignés de la sphère où la nature s'est déjà faronnée. En conséquence, si, du lieu que nous occupons dans l'univers, celui-ci nous a[)parait comme un monde achevé et, pour ainsi dire, comme une foule sans ïm de svstèmes de mondes, c'est que nous nous trouvons au voisinage du point milieude toute lanature,oiidepuis longtemps elle est sortie du chaos et a atteint son parfait développement. Mais si nous pouvions dépasser une certaine sphère, nous trouverions le chaos et la décomposition des éléments... La création n'est pas l'œuvre d'un instant. Ai>rès qu'elle a commencé par la production d'une infinité de substances et de niatériaux, elle est constamment en action à travers la suite de l'éternité, et sa fécondité va grandissant sans cesse.
KANT ET HEUSCHELL;
LA THÉORIE DU CIEL
]1 s'écoulera des millions et des montagnes de millions de siècles, pendant lesquels toujours de nouveaux mondes et de nouveaux svstèmos de mondes se formeront les uns après les autres dans les espaces lointains, autour du centre de l'univers, et atteindront leur état parfait... jNIais de même i[ue de la série des temps qui composent l'éternité ce qui reste est toujours inlini, et ce qui est écoulé lini, de même la sphère de la nature déjà façonnée n'est toujours qu'une partie inliniment petite de l'espace qui contient les germes des mondes futurs, et qui s'efforce de sortir de l'état brut du cliaos, dans des périodes }>lus ou moins longues. La création n'est jamais terminée. Elle a commencé un jour, mais elle ne finira jamais... Il ne lui faut pas moins qu'une éternité pour peupler toute l'étendue sans limites de l'espace iniini des mondes sans nombre et sans fin. »
On ne voit pas ce qui i»eut empêcher de sortir de suite du chaos tous ces niondes en retard, et dont même une infinité demeureront éternellement en retard, puis(|u'il ne IViut pas moins qu'une étei-nité pour qu'ils sortent tous! Kant tombe en contradiction avec lui-même. Le génie ne i)réserve pas de cet accident les philosoi)hes qui jonglent avec les infinis. Kant a prié son lecteur, (]uel(]ues pages à peine avant celle que je viens de citer (1), de se poser en conscience une (jnestion : « l*eut-on croire que ce qu'a i)ruduit, pour se manifester, une puissance inli- (1) Théorie du cicL chai). ^ f f ' V- l*-'' ^'^ note.
nie accompagnée d'une suprême sagesse, ne soit que la diffcrentielle de ce qu'elle aurait pu produire ? »; et c'est lui maintenant qui imagine la puissance divine éternellement employée à créer des mondes et des mondes ! Il est clair (jue, dans cette supposition, il ne peut exister à aucun moment, dans l'univers des univers, autre cliose que la différentielle de ce que la i)uissance divine i^cut 2)roduire. rai connu un pliilosophe, homme d'un grand esprit d'ailleurs, — l'auteur de Terre et Ciel, — (pii, plus ivree ncore d'infmi que Kant, évitait l'inconvénient, en imaginant que Dieu créait, à chaque différentielle du temps, non pas une différentielle d'univers, non pas un univers, mais toute une infinité d'univers. Rien n'empêche tant d'infinités de se placer dans Pespace infini ! La puissance divine à ce compte était algébriquement un infini à la seconde puissance. On trouverait encore le moyen d'enchérir, si on le voulait bien. Mais arrêtons-nous là.
On doit remarquer toutefois, bien que cela n'ôte pas la contradiction, que Kant ne prolonge l'acte créateur, dans la durée inOnie future, ({u'en ce qui concerne la sortie progressive des mondes du chaos. 11 suppose que le chaos lui-même a été fait inQni tout d'une fois. Les éléments de la matière et ses deux forces essentielles auraient ainsi dès l'origine occupé l'immensité ; et ceci rend d'autant plus diflicile à comprendre qu'en un ])oint seulement de cette matière et de ces forces partout présentes, les condi-
KANT ET HERSGHELL;
lions du commencement de révolution se soient rencontrées, et qu'encore à présent et à jamais il y ait et il doive y avoir des espaces du ciel où elles ne se rencontrent point. Le lecteur est naturellement conduit à penser que l'éternité doit se joindre à l'inHnité, dans les attributs du chaos tel que le comprenait et l'aurait exposé Kant, s'il n'eût été arrêté par la doctrine biblique de la création ; et que l'action divine créatrice est pour lui, simplement, une mystérieuse puissance de finalité enfermée par Dieu dans le développement, quoique explicable tout entier mécaniquement, des forces cosmogoni<iues. C'est exactement la fonction que donnait à l'Esprit (vo^i-) un philosophe de l'Antiquité, Anaxagore, qui, lui aussi, admettait un chaos éternel et infini, d'où le monde ordonné sort par une évolution sans fin. Si nous regardons Kant comme l'un des initiateurs de l'évolutionisme moderne, nous pouvons dire qu'il a pris la question en quelque sorte au point où l'école ionienne l'avait laissée. Il a remplacé par les concepts de la physique de Newton les idées confuses des ancienssur l'essence et les propriétés de la matière. Il fallait la théorie mécanique de la chaleur pour faire faire un nouveau pas à l'explication de la production et de la destruction des mondes.
Il est curieux que Kant soit entré réellement dans la voie de l'explication mécanique de rincan-lescence du soleil et des étoiles, quoiqu'il lui fût impossible, en l'absence du principe même de la thermodyiiami-