‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 10 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

il ne voit que lui-même , et il y voit des choses qui échappent à tous les yeux ; la forme et la couleur se présentent à lui avec leurs mille modifications que nous ne savons pas voir. Il voit l'air qui circule dans les branches, une lumière d'or qui glisse et filtre dans les feuillages , mille nuances de verdure qui en multiplient les teintes ; il sent comme une délicieuse fraîcheur et comme un doux sommeil qui pleut de ces ombrages ; ces rameaux sont des bras noueux qui s'agitent ; ces branches feuillues sont une chevelure , une verte crinière, comme dit Ronsard; il entend, dans leurs murmures, des voix confuses qui parlent, et sent battre sous l'écorce comme un cœur qui palpite. L'arbre est beau parce qu'il est beau. Quelque puissante, quelque vive que soit son impression, elle n'est accompagnée d'aucune idée précise, déterminée. Enfermée dans l'objet qui l'a produite, il ne la rapporte à rien autre , et surtout à une idée de fin pratique et positive : l'idée et le sentiment du Beau sont en lui indépendants de tout autre.

Or, tel est , selon moi , le premier caractère qui distingue le véritable sentiment esthétique. Ce qui couronne, ce qui constitue même l'état esthétique, c'est l'indépendance du plaisir éprouvé , dont il ne faut pas chercher la cause hors de l'objet contemplé. Malgré le nom de Beau dont ils désignent leur impression , le plaisir que ressentent le prêtre et l'artisan, devant le chêne, n'est pas le plaisir de la beauté, le plaisir esthétique : dans l'un, il est beaucoup plus vulgaire, dans l'autre beaucoup plus élevé ; mais non seulement

ils ne sont pas du même degré , mais ils ne sont pas de même nature; c'est ce qui va devenir évident, si nous continuons de déterminer les caractères esthétiques du plaisir du Beau.

Un second caractère auquel nous reconnaîtrons le vrai plaisir du Beau, c'est qu'il est accompagné d'un grand sentiment de délivrance, d'affranchissement de toute réalité. Jamais l'impression du Beau ne peut dégénérer en une oppression. L'âme, malgré la vivacité et le trouble même de l'affection qu elle ressent, n'est pas sérieusement engagée ; elle n'est engagée que parce qu'elle le veut bien et autant qu'elle le veut bien, et elle le sait. L'âme ne perd pas un seul instant la conscience d'elle-même et ne tombe sous le joug impérieux et dominateur de l'objet contemplé. L'exemple du chêne ne peut plus nous servir ; prenons-en un plus pathétique : la mort de Laocoon ou le crucifiement de Jésus-Christ. Quel que soit le génie du sculpteur et du peintre, quelle que soit la puissance de pathétique que possèdent leur pinceau et leur ciseau, il est certain que jamais les oeuvres de l'art qui nous représentent cette horrible scène, cette lutte tragique de la vie et de la mort, ne produiront une véritable souffrance. Jamais le plaisir du Beau ne dégénérera , par la durée de l'illusion et la violence de l'émotion, en une angoisse réelle ; bien au contraire, l'âme contemple avidement cette douleur, elle se repaît de ce spectacle , elle étudie curieusement la souffrance divine du grand crucifié, et tous les traits de ce père en proie à une mort affreuse et à un supplice

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