PREMIÈRE PARTIE
plus affreux que la mort ; elle est pleinement rassurée et parfaitement sereine ; elle goûte une volupté calme et sans remords. Loin de se laisser absorber et dominer par la scène qu'elle a sous les yeux, elle conserve assez d'empire sur elle-même et s'élève tellement au dessus de l'objet qui lui apparaît, qu'elle s'arrête à des détails d'exécution et pour ainsi dire à des hors-d' œuvre ; elle loue la perfection du ciseau, la vigueur du coloris, la largeur de la touche ; elle admire la morbidesse des chairs, la pureté des lignes, la souplesse des étoffes et la noblesse des draperies; elle vante la science qui éclate dans la reproduction du nu et des formes plastiques. L'esprit se sent affranchi, et, s'élevant dans une sphère plus haute que la réalité et que le phénomène , il goûte , il savoure les sentiments les plus profonds qu'ils lui communiquent, la terreur comme la pitié, la douleur comme la joie, l'amour comme la haine, et même l'émotion plus perfide encore du rire, parce que l'art, comme dit Àristote, a tout purifié. Pour mieux sentir comment ce caractère est essentiel à l'état esthétique, supposons-nous un seul instant devant la réalité, la réalité du meurtre ou de l'exécution de Charles Ier ou de Louis XVI. Comprendrait-on un spectateur étudiant au point de vue esthétique , et admirant en artiste l'attitude et la pose de la victime , et la beauté des draperies du bourreau? Qui ne sent qu'une pareille admiration, en pareille circonstance, ne serait qu'un abominable sacrilège? Nul n'a pu assister sans horreur à une exécution capitale ; et si , devant cet affreux spectacle qui , à la honte de notre civilisa-
tion , souille encore nos cités , il se trouve un homme qui ait éprouvé un plaisir sans remords et une joie sans trouble, je le dis comme je le pense, c'est un scélérat, et j'affirme que l'affreuse joie qu'il a pu ressentir n'a rien de commun avec la céleste émotion de la beauté. Ici, pour toutes les âmes, je ne dis pas honnêtes, mais restées humaines, il n'y a plus place pour le sentiment délicieux du Beau dont on aime à se nourrir et à s'enchanter ; la réalité, avec ses tristesses sérieuses, nous enchaîne, nous écrase sous son joug; nous ne pouvons pas , nous ne devons même pas vouloir nous y dérober.
Je ne sais comment exprimer ce caractère par un mot précis; mais il consiste en ce que le sentiment éprouvé n'est pas sérieux; c'est un certain état de sérénité et de quiétude, un équilibre qui ne disparaît dans aucune des circonstances terribles que l'art peut exprimer, et il a une expression physiologique, laquelle, plus visible, plus extérieure, offre un nouveau moyen de reconnaître le véritable état esthétique.
L'âme se révèle dans la physionomie et la pensée se lit dans le regard. Malgré le ravissement dont elle est comme emportée par l'aspect de la beauté, comme l'âme reste maîtresse d'elle-même, le visage reproduit la sérénité intérieure dont jouit l'esprit ; elle rit quelquefois, même en pleurant : c'est le dacruoen gelasasa d'Homère. 1 Dans les yeux qui se mouillent de larmes,
1 Kant avait déjà fait cette remarque : Observ. sur le Beau et le Sublime. Barni. Critiq. du Jug., tom. II, p. 238. « La figure de l'homme absorbé parle sentiment du Sublime est sérieuse, quelquefois fixe et étonnée. Au