‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 9 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

n'est jamais grand; 1 ou bien il élèvera sa pensée vers celui qui fait fleurir l'herbe des prairies , qui d'un gland semé par le vent ou la tempête , a fait sortir un arbre gigantesque, étendant aujourd'hui de toutes parts l'ombre immense de ses rameaux, et l'a protégé pendant cent ans pour servir aux besoins d'un jour ; ou toute autre pensée religieuse semblable s'éveillera dans son âme et lai arrachera, au milieu de sa joie et par l'effusion même de cette joie, une prière vers celui qui a bien fait tout ce qu'il a fait, vers cette Providence puissante et généreuse qui, dans toutes ses œuvres comme dans toutes ses lois , a pourvu aux besoins et semble avoir pensé aux plaisirs des hommes. 2

C'est donc encore ici un rapport à une fin qui constitue ou accompagne le plaisir : fin morale, religieuse, mais fin précise et déterminée, comme la première. Tous les deux trouvent hors de la chose elle-même la source du plaisir qu'ils éprouvent. L'idée de perfection n'est qu'une forme particulière et supérieure de l'idée de fin. Que tes œuvres sont belles, ô Seigneur! tout est parfait de ce que tu as fait. Voilà l'idée de perfection, mais de perfection relative; car la perfection, appliquée à toute autre existence qu'à l'absolu,

1 Diderot. Essai sur la Peinture, tom. XIIÏ, p. 36L Ed. Naigeon, « La vue d'un torrent qui tombe à grand bruit à travers des roches escarpées qu'il blanehit de son écume, me fera frissonner. C'est ainsi, me dirai-je, que tous ces fléaux si fameux dans l'histoire ont passé. »

2 Diderot. Essai sur la Peint., tom. XIII , p. 431. Ed. Naigeon. « Quelle différence de la sensation de l'homme ordinaire à celle du philosophe! C'est lui qui réfléchit et qui voit, dans l'arbre de la forêt, le mât qui doit un jour opposer sa tète altière à la tempête et aux vents. »

signifie simplement la conformité entière de la chose à ce qu'elle doit être. Mais que doit-elle être en ellemême? Pour résoudre cette question, il faut aller chercher un principe hors d'elle. Ce n'est donc pas la vision, la vue de l'objet même qui cause le plaisir ; c'est la comparaison de cet objet à une autre idée , et c'est même cette autre idée qui toute seule produit la plus grande partie de l'impression. Je me borne pour le moment à constater ces faits, me réservant plus tard d'en chercher le sens et de conclure. Terminons d'abord nos observations psychologiques. Voyons donc ce que pensent et ce que sentent, devant ce même objet, l'artiste, le peintre, ou tous ceux qui sont doués de la faculté de goûter, comme eux, les beautés de la nature ou de l'art.

La première chose qui me frappe, c'est que l'artiste ne rapporte son plaisir à aucune autre idée , ni à aucun autre objet que l'objet contemplé : c'est dans l'objet et en lui seul que se trouve ce qui lui plaît ; nul but , nulle idée de rapport, nulle finalité réelle ou subjective , nulle fin pratique ou intellectuelle, non seulement ne causent son impression , mais même n'y entrent ; ce serait le plus inutile de tous les bois, qu'il ne l'en admirerait pas moins : que dis-je? il l'en admirerait davantage. Si, par hasard, l'idée de la fin à laquelle il est réservé se présente à son esprit; s'il voit découpé et scié, transformé en mâts de navire, en poutres de charpente, en meubles grossiers, vulgaires, ce majestueux habitant des forêts , son plaisir est attristé , et la beauté qu'il admirait en est comme souillée. En lui,

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