TROISIÈME PARTIE
sion que des sensations , un beau jeu de sensations , comme dit Kant : ce sont la musique et le coloris ; par où l'on voit que la peinture ayant deux moyens d'expression, se partage en deux branches très distinctes et appartient, par l'un de ses procédés, aux arts figuratifs, et par l'autre , aux arts purement sensuels , la couleur n'étant qu'une sensation pure de l'œil, à laquelle n'est attachée aucune intuition , absolument comme la musique.
Je n'ai pas besoin de relever les graves erreurs dont Kant se rend ici coupable ; la modestie avec laquelle il annonce qu'il ne présente ici que des idées très légèrement étudiées, désarme la critique, et l'évidence de ses erreurs la rend presque inutile.
Pour apprécier la valeur relative des arts , il faut se rappeler que le principe d'un pareil jugement est tout entier dans la nature du plaisir esthétique : or, celui-ci n'est qu'un moyen de cultiver les facultés, d'éveiller les idées et non pas d'exciter la sensation matérielle ni même l'émotion ; car l'émotion n'a pour but que la jouissance et ne sert qu'à énerver les âmes. Il faudra donc ranger les arts dans l'ordre même où nous venons de les énumérer. Les couleurs et les sons n'aboutissant, par des sensations fortes, qu'à des idées vagues et confuses , mettent une partie de la peinture, le coloris, et la musique tout entière, au dernier rang des arts, en valeur esthétique comme en dignité réelle. Loin de reconnaître le caractère si éminemment sociable de la musique, Kant l'accuse formellement, et avec une vivacité plaisante , de manquer d'urbanité , parce que
le bruit de ses intruments s'étend trop loin et incommode les voisins. À une accusation de cette nature on n'est pas tenu de faire une réponse sérieuse ; contentonsnous de dire :
Cet homme assurément n'aimait pas la musique. î THOMAS REID.
Bien qu'il se sépare de Kant en bien des idées importantes , Thomas Reid a pourtant avec lui des points de rapprochements sérieux qui me permettent de les rapprocher dans cette analyse qui, je l'ai déjà dit, n'a pas la prétention d'être une histoire de la philosophie esthétique, et autorise peut-être moins de sévérité chronologique et logique dans la succession des systèmes.
Il ne faut pas demander à la philosophie écossaise une grande profondeur de vues , des conceptions fortes et originales, des déductions rigoureusement enchaînées , ni même cette ordonnance qui fait la beauté sévère d'un système. Cette philosophie modeste, sage, sensée, plutôt pratique que spéculative, n'a pour ainsi dire d'autre règle que le sentiment universel des hommes, qu'elle étudie avec une observation patiente, avec une finesse ingénieuse et même minutieuse, surtout dans le langage, où il se manifeste peut-être moins fidèlement qu'elle ne le paraît croire.
Thomas Reid, dans l'essai qu'il a consacré à la grandeur et à la beauté , commence par quelques observa-
1 Voir M. Cousin, Fragm. littéraires. Bioqraph. de Kant.