TROISIÈME PARTIE
degré extraordinaire d'excellence; cette excellence n'est pas autrement définie ni plus amplement expliquée ; ce degré extraordinaire n'est déterminé que par son effet, qui est l'enthousiasme. Ainsi la grandeur est l'excellence qui excite l'enthousiasme. C'est seulement la suite des idées qui démontre que cette excellence est une perfection morale , et que cette grandeur appartient en propre à l'esprit. Il n'y a pas de grandeur vraie dans la matière : ce n'est qu'une grandeur apparente dont on la revêt, dont on la décore par suite d'analogies supposées ou imposées entre la matière et l'esprit. Dieu seul est véritablement grand : la contemplation de Dieu excite non seulement l'enthousiasme, mais encore la dévotion , et inspire l'héroïsme , la sainteté, le sacrifice, l'immolation.
On voit que par ce mot de grandeur, Reid entend ce qu'on appelle ordinairement le sublime. D'accord avec Kant, il y voit un acte sérieux, sévère, pratique, une élévation, une purification de l'âme qui influe sur la conduite morale , et qui naît surtout de la contemplation de Dieu. Mais on ne peut guère contempler Dieu que dans ses œuvres; tandis que, d'un autre côté, cet univers n'a guère d'autre signification intellectuelle, d'autre destinée morale que de le révéler : Cœli enarrant gloriam Dei; à quoi servent les cieux, sinon à raconter la gloire de Dieu. Aussi dit-il expressément : 1 a la valeur du spectacle de l'univers est au fond religieuse. » Nous ne pouvons que nous associer à ces idées, qui sont
1 Thom. Reid, OEuvres, tom. V, p. 265.
celles mêmes qui ont été développées dans cet ouvrage, en ajoutant que la conséquence forcée en est que le sublime, ainsi entendu, est placé, dans la vie morale, par conséquent en dehors et au dessus de l'art et de la beauté. Il faut regretter seulement l'absence d'une démonstration solide et de définitions précises sur l'état et l'objet du sublime.
La beauté est étudiée avec plus de soin, et le chapitre qui y est consacré a plus d'étendue et à la fois plus de valeur. Suivant Reid, on trouve dans le sentiment du beau : 1 ° une émotion agréable ; 2° la conviction qu'il existe au dehors une qualité réelle qui en est la cause ; certes on peut accorder, et on doit le faire, que la conscience d'un état déterminé de l'esprit, comme d'un jugement que renferme l'acte du goût, implique l'idée de l'existence des choses extérieures et même de la réalité objective de leurs qualités ; mais cela d'abord n'est nullement particulier au sentiment du Beau, et il y a lieu de s'étonner de le voir caractérisé par une propriété qui lui est commune avec tous les actes de la pensée. Kant a démontré, et par un argument irrésistible, que la conscience de ma propre existence, trouvée dans la conscience de ma pensée , est en même temps conscience immédiate de l'existence des choses extérieures. * Ensuite il reste toujours à démontrer que la beauté est une qualité des choses extérieures, et la conviction à cet égard doit reposer sur quelque chose ,
1 Cette profonde démonstration compromet la théorie de Kant sur l'idéalité du temps et de l'espace , considérés comme des formes pures de la sensibilité; elle n'en est pas pour cela moins bonne, au contraire.
et non pas s'affirmer simplement. Quant à l'émotion agréable qui caractérise en outre le sentiment du Beau, nous croyons avoir démontré qu'il y a dans cette affection ou dans cet acte beaucoup plus qu'une émotion agréable ; cette définition ou plutôt cette description nous parait très incomplète et très insuffisante.
Quoi qu'il en soit, cet acte du goût est ou instinctif ou rationnel, suivant que la beauté est primitive et réelle, ou dérivée et réfléchie. En effet, la beauté n'appartient pas aux dehors qui nous frappent : elle n'appartient en propre qu'aux qualités intérieures que ces dehors expriment ; nous goûtons instinctivement les unes, et nous ne goûtons les autres que par réflexion, qu'indirectement et uniquement parce que ces objets sont des signes, des expressions ou des effets des beautés primitives.
En effet, le Beau est ce qui est l'objet propre de l'amour et de l'estime, c'est à dire évidemment une perfection réelle, une excellence morale. Ainsi, non seulement toute beauté est morale , elle est la vie morale même, et tout ce qui s'y rapporte et s'en rapproche. Je ne puis m' empêcher de faire remarquer ici que la philosophie est une science , et qu'il n'y a pas de science qui puisse se contenter de termes à peu près justes. L'amour n'est pas du tout l'estime, et avant de définir le Beau, l'objet de l'amour et de l'estime, il faudrait savoir bien nettement ce que l'on entend par amour et surtout par estime , terme moins clair et moins précis encore. L'estime est un tribut forcé.
Quoi qu'il en soit , le Beau étant une perfection , est la conformité à un but , placé soit dans la chose , soit hors d'elle. Toute perfection de la matière inanimée, et par conséquent toute sa beauté, consiste à être admirablement appropriée aux besoins de la vie animale et particulièrement à ceux de l'homme ; c'est le rapport constant des moyens à un but qui prête de la beauté à toute combinaison matérielle dans les trois règnes de la nature : théorie qui confond le Beau avec l'utile, et dont Hegel a solidement réfuté l'erreur, en démontrant avec la plus grande force que l'indépendance était un des caractères de l'idéal ; que le subordonner à un but, c'est l'absorber dans ce but; car tout moyen n'est rien que par le but où il aspire, où il se réalise et à la fois se perd ; c'est conséquemment le détruire dans sa spécialité que d'assigner un but au Beau.
Reid a cherché dans les arts particuliers des exemples à l'appui de cette thèse, et i\ expose des vues très singulières et tout à fait inadmissibles, particulièrement sur la musique. C'est ainsi que l'explication des effets de l'harmonie est cherchée dans l'harmonie des sentiments qu'elle est censée exprimer; mais cette opinion est présentée avec trop de ménagements et de restrictions, et d'ailleurs trop faiblement soutenue pour que nous nous croyions obligé d'insister. La peinture et la poésie sont des arts d'imitation ; les couleurs et les mouvements sont des signes de qualités morales, et c'est par là et en cela qu'ils nous plaisent. Dans la peinture , la beauté croît avec la fidélité de la repré-