PREMIÈRE PARTIE
je vois briller l'éclat d'un rire charmant ; et dans le rire le plus franc , je dois sentir une mesure qui l'épure en le modérant. La désolation, l'horreur des scènes où le Beau éclate encore ne peuvent voiler la splendeur sereine de ce rire intérieur qui se laisse deviner plutôt que voir dans une indéfinissable expression du visage. Aussitôt que cette expression ne peut plus se saisir dans la physionomie , c'est que le Beau a fui de la scène ou de l'objet contemplés ; l'idéal s'envole, et la réalité, la triste et sévère réalité apparaît. Etudiez les visages ardents et sombres de ces spectateurs qui osent contempler une exécution capitale ; écoutez , dans cette foule odieuse , ces palpitations sourdes, ces respirations entrecoupées, ces paroles stridentes et cyniques, les battements de la vie un instant suspendus à l'aspect de la mort qui va frapper; et, pour bien saisir la différence, reportez un instant vos regards sur ces curieux nobles et élégants qui contemplent aussi, mais d'un visage serein et d'un regard souriant, la mort dans le Christ de Philippe de Champagne , ou dans l'admirable groupe du Laocoon. Outre ses caractères psychologiques, il y a donc des signes physiologiques qui achèvent de marquer d'une empreinte très visible le sentiment du Beau.
Si de ces caractères nous avons exclu la finalité, c'est à dire la représentation d'une fin ou réelle ou supposée , ce n'est pas à dire pour cela que dans les esprits, au moment même où ils goûtent le Beau,
contraire, le vif sentiment du Beau se manifeste par un éclat brillant des yeux, par le sourire, etc. »
cette idée ne soit présente et active. Il n'est pas interdit à l'artiste d'avoir des sentiments religieux, ni à l'artisan d'avoir les goûts et les aptitudes d'un artiste. Il y a plus : ce mélange d'idées se retrouve dans tout spectateur, à des degrés plus ou ou moins élevés, et c'est ce mélange qui complique l'état esthétique et en rend l'analyse exacte si délicate et si difficile. Il n'est guère possible qu'à la vue d'un bel objet de la nature, nous écartions absolument de notre esprit toute idée de destination ou noble ou vulgaire ; nous ne pouvons nous empêcher de croire que la nature n'a pas créé ses formes et ses figures uniquement pour la satisfaction de nos yeux et de nos oreilles , et , en définitive, c'est toujours un jugement téléologique que nous portons sur elle et sur chacune de ses productions. Mais si ce mélange, presque nécessaire dans la contemplation des objets réels, tout à fait impossible dans la contemplation des œuvres de l'art, si cette idée de finalité objective n'est pas seule présente à l'esprit, et même pourvu qu'elle n'y soit pas dominante, elle peut altérer la pureté de l'impression esthétique salis en effacer le vrai caractère, et le modifier sans le détruire.
Cette remarque nous conduit tout naturellement à distinguer un nouveau caractère du plaisir esthétique. Il est désintéressé et purement contemplatif, sans être pour cela, comme l'a voulu Kant, dépouillé de toute émotion et privé d'attraits. Si Kant n'a voulu parler que des attraits sensibles et d'une émotion sensuelle , assurément il a eu raison; mais l'imagination a,