‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 13 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

comme les sens , ses émotions et ses troubles , et ils sont sans remords et délicieux. D'un autre côté, il est difficile de comprendre que l'âme puisse éprouver une satisfaction sans céder à un attrait. Mais il est certain que le plaisir du Beau est désintéressé , en ce sens qu'il ne se préoccupe nullement de l'avantage positif, pratique et personnel que l'objet peut procurer, et même que la considération d'un intérêt de cette nature compromettrait fort et risquerait de détruire l'essence même du sentiment du Beau. La contemplation seule et pure de l'objet suffit à le produire , et non seulement elle est suffisante, mais toute autre idée ne peut que l'affaiblir.

Avant de rechercher de quelle nature est ce plaisir et à quelle faculté il faut le rattacher, il est nécessaire de l'étudier dans toutes ses phases , et de le suivre dans toute la série des actes successifs ou simultanés qui le constituent.

Sans aucun doute, il est accompagné d'un acte plus énergique que l'impression toujours un peu passive du plaisir, et cet acte est créateur ; c'est le désir de reproduire la vivante image de l'objet, ou la profonde émotion qu'il a causée ; c'est le désir d'en perpétuer, ou du moins d'en prolonger le souvenir et d'en augmenter l'intensité. Certes, ce besoin d'activité esthétique descend dans certaines natures si bas, et prend des formes tellement effacées, produit des effets tellement altérés, qu'on a peine à le reconnaître ; cependant il est certain qu'il existe, et bien qu'on ne le voie pas, bien qu'on ne le sente pas toujours, si pur

se muove, pourtant il agit en nous. Il est vrai qu'on le trouve souvent à l'état rudimentaire : n'en peut-on pas dire autant de toutes nos facultés? La vie de l'homme ne commence-t-elle pas par être presqu'uniquement végétative, avant de posséder vraiment la sensibilité? Si l'on y veut prendre garde, les faits et le raisonnement prouveront également que ce besoin peut et doit être considéré comme inhérent à la nature humaine , et est par conséquent universel , et qu'on en trouve dans toutes les intelligences au moins des traces, confuses, faibles, si l'on veut, mais certaines et non équivoques.

Créer, produire est une faculté aussi naturelle à l'homme que sentir; l'action lui est aussi propre que la sensibilité , et l'expression que la conception de la pensée. Ces deux facultés , non seulement s'associent, mais se complètent, et ne peuvent guère aller l'une sans l'autre. L'homme pense avant de parler, ou du moins il y a dans son esprit , avant la parole , quelque conception indéterminée et vague. Malgré le paradoxe de Rousseau , et l'abus qu'en a voulu faire une école qui ne déteste pas le paradoxe et qui l'a surabondamment prouvé , * cela me paraît certain et évident ; mais il n'est pas moins certain ni moins évident que c'est à peine la pensée : c'en est l'ombre, c'en est le germe ébauché. Ce n'est que par l'intervention du langage, et même du langage articulé, que la pensée, précise et distincte, parvient à se dégager des ténèbres

1 M. de Bonald.

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