M. DE SCHELLING
> fous terminerons cette incomplète analyse des principales théories d'esthétique par les deux grands systèmes divers, mais non opposés, de Schelling et de Hegel. Ils tiennent une trop grande place dans l'ensemble de leur philosophie tout entière, et ils y sont rattachés d'une manière trop intime et trop nécessaire pour qu'il soit possible de comprendre leur esthétique sans connaître au moins les idées principales et fondamentales de leurs systèmes philosophiques. Cela est vrai surtout de M. de Schelling. Pour lui, en effet, la philosophie de l'art a un rapport nécessaire, essentiel, à la philosophie en général ; car c'est dans la produc-
1 Je veux citer, en outre et textuellement, l'enthousiaste appréciation de Shakespeare par M. de Lamennais; c'est presque du délire. Esquis. d'une philos., tom. III, p. 397 : « Quelque chose d'extraordinaire s'opérait alors chez les nations chrétiennes ; elles tressaillaient comme la femme qui va enfanter ; une force secrète , irrésistible , les pressait de produire au dehors ce qu'avait formé dans leur sein un travail interne de dix siècles. Voici donc que nait Shakespeare, extérieurement semblable à tous les hommes, qui parlait et agissait comme eux, mais qui était une incarnation de l'humanité entière individuellement résumée en lui, sa conscience vivante. > N'est-ce pas une chose bien remarquable que Shakespeare ait daigné parler et agir comme tous les autres hommes et comme s'il leur était réellement semblable, tandis qu'intérieurement, au fond, il était une incarnation, la conscience de l'humanité, un Messie, un Dieu enfin? Quel que soit le juste respect auquel aient droit des hommes du talent de M. de Lamennais, il est permis de déplorer de tels excès, dirai-je d'imagination ou de pensée , qui ont tant contribué à corrompre le goût et à fausser les esprits. On a beau rire : il y a dans les arts des traditions saines qu'il faut respecter.
tion de l'art, et seulement là, que se montre à nous comme objet, que se déploie comme un spectacle réel, non pas uniquement le principe de la philosophie , que la philosophie elle-même ne peut admettre que comme un postulat nécessaire, mais encore tout le mécanisme de son système.
Un système, en effet, n'est épuisé que lorsqu'il est ramené à son principe : or, le principe de M. de Schelling est l'identité absolue, et, comme telle, l'absolument non objectif. L'intuition intellectuelle nous offre bien l'absolument identique comme objet ; mais cette intuition, nécessaire seulement dans l'intérêt de la spéculation , ne se trouve pas dans la conscience ordinaire , et on pourrait craindre que chez le philosophe qui l'affirme , elle ne reposât sur une illusion purement subjective. Mais ce qui en démontre la réalité, c'est l'objectivité de l'intuition intellectuelle, devenant manifeste dans l'art ; c'est l'intuition esthétique, pouvant être présente en toute conscience et réalisant parfaitement et objectivement cette harmonie de l'objectif et du subjectif, cet absolument identique déjà présenté dans l'intuition intellectuelle. L'art est donc le couronnement de la science , la floraison du savoir ; il en termine et en épuise le système, puisqu'il le ramène à son principe, l'identité. On le voit : l'esthétique tient une place considérable clans la philosophie de l'idéalisme transcendantal ; l'art en est le seul organe, la clef de voûte, l'éternel document. L'imagination ou la faculté poétique, comme l'avait