‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 129 sur 235 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

pour elle, nous pouvons expliquer l'amour qu'elle nous inspire. Cette notion de la nature sert déjà, en outre, à donner un sens précis à ce précepte tant recommandé de Schlegel et à en mesurer la juste portée : il faut imiter la nature, c'est à dire il faut faire, comme elle, des œuvres vivantes, qui aient une intelligence, un caractère , une âme , une force intérieure enfin qui les meuve et se meuve d'elle-même. L'art, comme la nature , doit être spontanément créateur.

La nature, comme on le voit, est donc déjà un commencement de conciliation entre les deux activités contradictoires qui agitent et constituent toutes choses ; en elle s'unissent , dans une mesure limitée , la pensée et l'être ; par conséquent elle est une représentation de cette identité absolue qui ne s'accomplit que dans le sein de Dieu, mais une représentation imparfaite, parce que l'activité intelligente qui meut la nature n'a pas la plénitude de la pensée , la perfection de l'intelligence , c'est à dire la conscience de ce qu'elle produit; sa production n'est pas faite en vue d'un but : or, puisque l'idéal, le Beau, n'est autre chose que l'infini présenté comme fini, ou le fini représentant l'infini, la nature n'est pas parfaitement, n'est pas véritablement belle. Les idées seules sont absolument belles; les choses, le produit organique de la nature, n'en sont que de pauvres copies; les produits de l'art, des images plus ressemblantes.

En l'homme, les deux activités se réunissent, et, plus heureuses que dans la nature, elles se concilient. L'homme présente, comme le dit si parfaitement

M. Mignet, 1 « une relation merveilleuse entre la substance corporelle et la pensée spirituelle , une sublime harmonie de l'intelligence et de la matière qui permet à l'existence de devenir connaissance. » Ce qui est dans la nature se sait en lui ; il représente donc cette union des deux principes actifs qui constituent l'essence de l'absolu; il représente donc l'absolu lui-même, et à ce titre il est beau.

Mais cette représentation est encore imparfaite ; car l'homme est un moi, c'est à dire une individualité qui se maintient libre vis à vis du grand tout , et qui par conséquent s'en distingue et s'en sépare ; il n'est donc qu'une représentation finie, petite, particulière de l'absolu. Il est évident que l'individualité ne saurait en être une représentation universelle ; il reste en dehors de lui tout le monde des choses sensibles, qui reste sans expression et sans signification suffisante. Pour expliquer complètement la nature , et en même temps pour réaliser une représentation plus parfaite de l'absolu, il faut donner à l'univers ce qui lui manque, une véritable raison, la conscience de ce qu'il fait, et la conscience du but de ses productions.

Il suffit pour cela de faire passer la nature par le milieu de cet esprit humain qui la contemple , et qui , doué des deux principes, de l'activité qui a conscience et de l'activité qui n'a pas conscience, la transfigurera en une nature nouvelle. Elle est alors conçue, goûtée et reproduite comme réunissant ce qu'elle possède,

1 Séance de YAcad. des Sciences morales, 7 août 1858.

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