‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 14 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

où elle fermente et bouillonne dans le désordre agité du chaos. De même, le sentiment du Beau, l'état esthétique resterait incomplet s'il restait inerte, et il serait comme s'il n'était pas , s'il ne s'y joignait l'acte d'une faculté qui lui permet de prendre une forme déterminée, de se fixer, de s'achever. Si donc tous les hommes sont doués de la faculté de ressentir une émotion agréable de la perception du Beau , tous également sont doués de la faculté de l'exprimer. L'une de ces deux facultés suppose l'autre , et l'expression est un complément du sentiment ; elle est un besoin de notre organisation intellectuelle , et la puissance énergique de ce besoin constitue le génie , mot qui désigne l'esprit créateur et sa virilité féconde , et qui doit peut-être à ce sens certain son origine plus incertaine. Tous les peuples n'ont pas un Homère, un Raphaël , un Mozart ; mais tous ont une musique, une peinture, une poésie , tandis qu'on en trouve, dit M. Ozanam, qui ne connaissent pas le pain. Je sais bien qu'il faut dire tout de suite : quelle peinture ! quelle poésie 1 II est certain qu'on ne trouve pas chez les Hottentots rien qui ressemble à Don Juan ou à la Transfiguration. Ces essais sont grossiers ; ces créations sont informes, monstrueuses ; l'artiste peut les mépriser : il les méprise ; mais le philosophe n'a pas le droit d'être aussi dédaigneux; il doit reconnaître dans ces enfantements ridicules d'une imagination ignorante , les effets d'une force dont il ne peut plus méconnaître la présence , puisqu'elle se montre agissante et active ; il est donc contraint d'accepter ce nouveau témoignage , apporté par les faits , à

la proposition que je m'efforce de mettre en lumière : c'est que tout homme , en même temps qu'il ressent l'émotion du Beau, est agité du désir et doué de la faculté de le produire, c'est à dire de l'exprimer. L'homme de génie ne possède pas, à cet égard, une faculté de plus que les autres hommes ; il possède avec une énergie particulière et dans un degré éminent, une faculté commune à toute l'espèce. Le génie place celui que la Providence en a doué , le premier, mais le premier entre des égaux ; il établit une distinction de rang et non point une séparation de nature ; il ne fait pas sortir l'homme de l'humanité.

Ce besoin d'expression explique seul l'origine des arts que Kant a négligée. Sans ce besoin qui le presse de créer, l'homme se serait borné à goûter la beauté dans la nature. On ne comprend pas pourquoi il eût voulu la reproduire , d'autant plus qu'il ne peut jamais faire qu'une image grossière d'un modèle parfait ou au moins inimitable. La beauté naturelle, dit Goethe, nous invite à la reproduction : tel est le principe de l'art. Sans doute , mais parce que nous y sommes naturellement disposés , et le principe de l'art est plutôt dans cette prédisposition de notre être intellectuel , que dans les formes matérielles du monde visible. C'est pour cette raison que Kant n'a guère admis la beauté que dans les choses de la nature, et n'a expliqué que d'une manière très peu satisfaisante comment l'homme a pu être amené à la pensée ou au désir d'une création esthétique.

Les résultats que nous a fournis l'analyse sont , au

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