‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 136 sur 235 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

n'est plus une forme : c'est l'idée même visible. La matière n'est plus simplement la représentation symbolique et grossière de l'essence spirituelle ; l'esprit l'a saturée de lui-même ; elle est devenue esprit et s'identifie parfaitement à lui ; c'est la période de l'art grec, dont le caractère est la sérénité, la grâce, la majesté simple, la force mesurée : rien de plus beau ne s'est jamais vu ; jamais rien de plus beau ne se verra ; c'est la beauté même.

Mais si 'l'idée trouve dans cette période la forme la plus conforme à elle-même, c'est que l'esprit humain qu'elle traverse ne connaît à ce moment rien de plus haut que lui-même ; il n'a pas pris encore possession de sa nature infinie ; l'idée du Beau ne s'est pas encore saisie comme l'esprit absolu. Les Dieux qu'il crée, semblables à lui-même, multiples, limités dans leur action, se détruisent par leur contradiction même. Plus tard, la souffrance, la misère que l'esprit éprouve au sein même de cette beauté qui n'assouvit pas tous ses désirs, le portent à jeter les regards plus haut encore , et lui révèlent un principe plus élevé , le principe divin véritable, Vidée infinie, l'absolu tendant à se réaliser, mais non plus dans une forme corporelle ; l'absolu prend conscience de lui-même ; ce qui apparaît encore aux sens ne le satisfait plus ; précisément parce que, dans l'art classique, la forme sensible valait autant que l'idée, cette forme ne peut convenir à la situation nouvelle de son âme devenue plus exigeante. La fusion parfaite entre l'idée et la forme exige que l'une soit limitée comme l'autre : l'idée ne peut donc

pas rester absolue sous cette forme limitée qui la représente parfaitement ; désabusée, dégoûtée du monde réel, dans ces hauteurs de la pensée oublie s'est envolée, l'âme ne regarde qu'avec indifférence et mépris tout ce qui est sensible , tout ce qui est limité ; le monde, indigne de la sainteté pour laquelle elle se sent faite et dont elle est éprise, ne peut plus rien exprimer de ce qu'elle sent ; elle brise donc cette harmonie du fond et de la forme , base de l'art et source de la beauté, et rétablit la séparation entre les deux éléments que l'époque classique avait réussi à concilier. L'âme répudie donc la beauté même, trop sensible, trop sensuelle, de l'art grec, et conçoit une beauté tout intérieure, toute spirituelle, qu'elle dépouillera de formes autant que le permettra la nature de l'esprit humain; dans les formes qu'elle est obligée de conserver, tout ce qui représente la supériorité de l'âme sur le corps lui est bon ; elle redoute ou dédaigne la véritable beauté des formes ; l'horrible , le laid , le trivial, l'obscénité apparente même, ne lui répugnent pas , pourvu qu'ils expriment son mépris pour le monde des sens, et la supériorité de l'idéal sublime qu'elle a conçu. Or, ce n'est plus l'art qui peut représenter ainsi la nature infinie de l'esprit et la conscience qu'il vient de conquérir de son infinité ; c'est la religion , ce sont les scènes de l'histoire religieuse ; il faut un Dieu fait homme ; Dieu qui se sait à la fois universel et individuel; qui, dans sa vie, ses souffrances, sa naissance , sa mort et sa résurrection , manifeste à la conscience individuelle la destinée de l'esprit, sem-

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blahle à la sienne, la nature de l'éternel et de l'infini dans sa vente, L'absolu se contemple ainsi dan- le monde moral sans sortir de son essence; car l'être universel se manifeste non seulement dans la personne du Christ, mais encore clans celle de ses apôtres et dans l'humanité tout entière, où l'esprit de Dieu est présent et agit sans que son imite en soit altérée. Cela dernière phase de l'art : Hegel l'appelle romantique : elle est immédiatement suivie le la Science, supérieure à l'Art, qui termine et complète les évolutions de l'idée. Ainsi la théorie esthétique aboutit a ces prt- ; munis : Dieu, c'est l'humanité: n Christ est mi personnage de fart, et pour ainsi dire un rôle du drame romantique. C'est une idée qui n'était pas venue a Voltaire. Si le sujet n'avait pas un côté si sérieux et si grave, ce serait bien le cas de dire :

Belle? conclusions! et dignes de Eexorde:

Je ne veux faire sur ces théories, plus vastes ou profondes et plus brillantes que solides, que qimlqu.es observations ; une critique a fond nous entraînerait beaucoup trop loin. Il est heureusement des erreurs qui se réfutent d'elles-mêmes.

Et d'abord, tout ici repose sur des affirmations sans preuve. Au commencement était l'absolu, dit M. de Schelling; au commencement était l'idée, dit Hegel, Vraiment? mais où donc ont-ils vu ce qu'ils nous rapportent, d'où ont-ils tire ce qu'ils : e \t. comme aiment àdire les Allemands? Toui ce! échafaudage, toute -

construction, où donc ont-ils été à même d'en pénétrer le secret? Par quel procédé logique, raisonnable, par quelle méthode scientifique , par quel concours scientifique d'idées ont -ils été amenés à ces étonnantes découvertes, moins neuves toutefois qu'on ne serait tenté de le croire? C'est ce que ni l'un ni l'autre de ces philosophes n'ont daigné nous révéler. Hegel s'en plaint à M. de Schelling et lui dit nettement : « Ce n'est pas là de la philosophie ; ce sont des oracles que vous prononcez. )) Mais Springer renvoie l'argument à Hegel, et lui reproche d'être monté à son tour sur le trépied prophétique , qui inspire bien les poètes , mais qui inspire mal, très mal les philosophes. i

Tous deux affirment et ne nous prouvent pas qu'ils soient autorisés à affirmer ; ils nous autorisent donc , par ce silence , à nier simplement leurs affirmations et à renverser d'un mot leurs constructions fragiles.

Le principe de leurs erreurs et le fondement de leurs hautaines affirmations, c'est qu'il y a un savoir absolu ; c'est le besoin logique de tout réduire à un principe unique, source de l'être comme de la pensée, considéré à tort comme une loi de la raison , qui a produit tous ces systèmes, comme ceux de Spinoza et de Fichte. Selon eux , le contenant devant être égal au contenu , l'idée de l'infini, présente dans la raison, atteste la nature infinie de la raison : 2 l'infini seul peut com-

1 Cf. "VVillm, Hist. de la Phil. allem., tom IV. Springer dit, en parlant de la philosophie de l'histoire de Hegel , et en général de son système : « C'est une révélation plutôt qu'une explication scientifique de la réalité. »

2 La raison n'a pas l'idée de Dieu : elle est cette idée même ; elle est Dieu.

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