TROISIÈME PARTIE
chrétienne. On a pu longtemps s'y méprendre ; mais les artifices de style et les réticences habiles de l'expression ont été déchirés par la hardiesse intempérante des disciples , et Strauss est venu détromper ceux qui voulaient se tromper encore. Il est évident que la philosophie allemande, au moins depuis M. de Schelling , et malgré les réclamations tardives et inconséquentes de ce dernier, a repris en sous-œuvre le travail de Voltaire ; encore il faut bien remarquer que toutes les objections de Voltaire s'adressent à la raison, qu'il prend pour point d'appui de son scepticisme des idées qui appartiennent à la conscience , et qu'il ramène toute sa discussion au sens commun et à l'évidence, caractère commun de toute science, et surtout de la science par excellence , de la science philosophique.
Mais la question de forme, de méthode, si importante qu'on a pu dire, non sans raison, que la philosophie n'était guère qu'une méthode, n'est pas la seule qui, dans les systèmes de M. de Schelling et de Hegel, ouvre tant d'occasions à la critique. Par une heureuse inconséquence de l'esprit humain, qui, Dieu merci, n'est pas livré à l'empire exclusif et étroit de la logique, des idées très saines , très sensées , très claires , sont quelquefois fournies par une méthode très peu scientifique, et sous une forme qui n'a rien de philosophique. Il y a aussi les hallucinations et les illuminations du bon sens; mais ce n'est pas le spectacle que nous offrent les théories récentes de l'Allemagne. L'Allemagne s'égaie, dit-on, de la légèreté superficielle de l'esprit
français, qu'effrayent les austères profondeurs du travail vraiment philosophique ; il y a dans ces études une obscurité naturelle, essentielle, qui n'en permet pas l'intelligence ni même l'accès à tous les esprits. Exiger de la philosophie cette clarté extérieure, cette facilité de conception qu'on trouve dans les littératures légères , c'est méconnaître la nature même des idées philosophiques, obscures précisément parce qu'elles sont profondes. Cette critique de notre esprit impatient, vif et léger, est peut-être méritée ; mais il ne faudrait pas pourtant que les Allemands s'imaginassent que plus les idées sont obscures plus elles sont profondes, et que c'est un mérite philosophique d'être à peu près incompréhensible. Il y a une clarté intérieure dont tous les systèmes, même les systèmes allemands, ont besoin ; il faut qu'ils reposent sur des principes évidents ou accordés : or, quand M. de Schelling nous dit qu'au sein de l'absolu se trouvaient réunies et endormies deux forces contradictoires, l'être et la pensée, l'esprit et la matière ; puis , que ces deux principes , si longtemps tranquilles et inertes, se sont un jour réveillés et se sont mis à agir dans deux directions séparées , mais en conservant toujours entre eux les analogies les plus frappantes et en cherchant à concilier les contradictions qui les séparent , et qu'ils finissent cependant à former entre eux une harmonie qui s'opère dans l'humanité ; je dis que si cette contradiction des forces est une condition, une position du système, je ne vois pas du tout comment la duplicité, l'opposition réelle ont pu s'introduire dans l'identité et malgré son essence ;