TROISIÈME PARTIE
je dis que je n'accorde pas du tout de tels principes, qui ne s'imposent pas par leur propre évidence, qu'on ne se donne pas la peine de démontrer, mais qu'on pose simplement, c'est à dire, pour parler français, qu'on suppose ; je dis que ces principes sont non seulement sans clarté, mais sans fondement; que cela n'est pas à croire et que c'est vraiment à n'y rien comprendre ; ce ne sont pas seulement des idées obscures, mérite assurément qu'on ne leur saurait refuser, mais ce sont des idées incompréhensibles et absurdes. L'identité absolue de celui-ci, la vertu d'expansion, d'extériorisation donnée par celui-là à l'idée logique, et la faculté attribuée à l'abstraction de se réaliser d'abord et de rentrer dans son abstraction primitive, ne signifient qu'une chose , si cela signifie quelque chose : c'est qu'il n'y a pas de Dieu et qu'il n'y a pas d'homme , j'entends un Dieu personnel et un homme individuel. Pour Hegel, qu'est-ce que le particulier? C'est le général se niant lui-même. Qu'est-ce que cela peut vouloir dire, si ce n'est que le particulier n'est qu'une apparence? Rien n'est, rien n'est en forme du moins, en essence ; tout est dans un perpétuel mouvement pour devenir quelque chose, ou, pour mieux dire, pour devenir rien, puisqu après toutes ces vicissitudes de l'idée, ces formes transitoires et fragiles qu'elle a successivement revêtues et dont elle se dépouille à chaque instant, elle rentre dans l'abstraction primitive où elle n'a pas pu ou voulu rester, Dieu sait pourquoi! M. de Schelling sans doute et Hegel maintiennent la personnalité humaine, mais ils ne la soutiennent pas ; en définissant
le caractère , un ensemble de forces agissant constamment dans une direction uniforme, ils oublient de nous dire comment l'absolu a produit ces forces individuelles et d'où vient cette force de personnalité qui les maintient indépendantes vis à vis du grand tout, qui aspire à les engloutir et à les dévorer ; on ne voit nullement comment elles échappent à cet abîme du grand tout, à ce monstre de l'abstraction, à ce gouffre du néant et du vide, où il faut bien, malgré les artifices de style et les contradictions , qu'elles finissent par tomber.
Or, on comprend à peine que l'homme puisse nier Dieu ; mais on ne comprend pas du tout comment l'homme , ce moi , cette personnalité si vivante , si énergique, cette volonté qui sent si bien son individualité, et qui en a une conscience si claire et si hautey puisse se nier lui-même en niant sa personnalité , ou , ce qui revient au même, ne fasse de son être qu'une forme transitoire et mobile de la substance universelle et vague, qu'une phase des évolutions de cette idée abstraite qui, sous des noms divers, forme le fonds commun des constructions des deux philosophes allemands. L'affirmation du moi par lui-même , la notion de l'être, saisie par le témoignage irréfragable de la conscience dans l'affirmation de son propre être , telle est la double base de toute philosophie. Ce n'est pas seulement parce que Descartes, un Français, l'a dit; c'est parce que tout esprit sent l'évidence et comme la nécessité de ces principes où la philosophie est obligée d'attacher toutes ses propositions. Attaquer ces principes, ou les ébranler, ou les négliger, c'est se mettre