PREMIÈRE PARTIE
contraire, hautement confirmés par les faits; l'histoire atteste que l'appréciation des choses , au point de vue exclusif d'une fin ou d'une destination utile , cette estimation étroite, comme l'appelle Diderot, n'existe et n'a existé dans aucun lieu, dans aucun temps, à aucune phase de l'existence de l'homme. Le sauvage se peint le visage , il polit et sculpte le bois de son arc, tout comme l'enfant pare sa poupée. Dans les époques les plus reculées de l'histoire, au berceau de tous les arts , chez les peuples enfoncés dans la plus stupide ignorance , ou dégradés par le plus abrutissant matérialisme, on retrouve dans les objets les plus vulgaires, destinés aux usages les plus vulgaires, quelque chose qui n'a aucun rapport à leur destination; on y surprend un reflet effacé du Beau, un effort maladroit et malheureux, mais visible, d'en reproduire la radieuse image, d'en prolonger l'enchantement. A côté des armes de guerre, des outils industriels, des ustensiles et des meubles domestiques, apparaissent de tous temps et en tous pays des objets inutiles ou de forme inutile et souvent gênante ; ce sont des os , des arêtes , des écailles , des dents ou des peaux d'animaux ; ce sont des dessins particuliers de vases, ou des couleurs uniquement destinées à plaire. Mais , dira-t-on , tous les hommes ne sont pas des peintres, des musiciens, des poètes. Le désir de reproduire l'objet qui leur a plu, ou l'impression agréable qu'ils en ont éprouvée , est , chez la plupart , nul , ou au moins y mourra impuissant et stérile , et cependant il n'entraîne pas dans sa ruine la sensibilité esthétique.
Parce que je ne sais pas reproduire sur la toile les couleurs et les formes qui m'ont charmé , parce que je ne puis pas faire passer sur les cordes de la lyre ou dans les chants plus pathétiques encore de la voix , les frémissements intérieurs qu'a éveillés dans mon âme la vision de la beauté, je ne puis pas être condamné à ne plus la sentir et la goûter; les faits protestent contre une conséquence aussi fausse de votre théorie , et la plus vulgaire observation accuse et réfute l'erreur de votre analyse.
L'objection est spécieuse , mais elle n'est que spécieuse. C'est se tromper étrangement que de croire qu'il n'y ait pas en chaque homme un peintre et à la fois un musicien : peintre qui n'a besoin ni de couleurs ni de pinceaux , musicien qui n'a besoin ni de flûtes ni de lyres , ou plutôt un artiste qui réunit dans un instrument merveilleux les effets les plus riches comme les plus puissants de l'harmonie et de la peinture. La parole, qui est déjà une algèbre, n'est-elle pas aussi et tout à la fois une musique et une peinture? Or, non seulement tous les hommes jouissent de la parole, mais encore, comme je l'ai déjà indiqué, la parole est nécessaire pour achever la pensée ; c'est elle seule qui donne la forme à nos idées vagues et indéterminées, qui sont l'élément matériel1 de la pensée; or, c'est la forme qui détermine et par conséquent réalise les puissances de la matière , qui y réveille la vie endormie , puisqu'elle substitue à une substance in-
1 C'est le to apeiron de Platon.