SYSTÈME ET CRITIQUE DES ARTS PARTICULIERS
L'art est la transformation du réel en forme expressive du Beau ou de l'idéal : or, l'idéal n'est qu'une conception qui appartient à l'intelligence humaine , et par conséquent, comme l'a dit excellemment Bacon, l'art, c'est l'homme ajouté aux choses ; c'est une pensée de l'homme imprimée par lui dans une matière et incarnée dans une forme sensible. Mais comme l'homme ne peut pas créer un grain de poussière , ni un atome quelconque de matière , il est obligé , pour réaliser le but de l'art, de se servir des choses que Dieu a créées, et de les approprier à la fin particulière qu'il se propose ; pour cela il est obligé de leur faire subir toutes sortes de transformations , de mutilations ; il détruit leur essence réelle pour leur donner une essence idéale.
Cependant , quelle que soit la légitimité des droits qu'il se reconnaît sur la création tout entière , il reconnaît bien vite que, pour l'égoïste plaisir de jouir de la beauté, il n'a pas le droit d'attenter à la vie de tout ce qui a reçu de Dieu la pensée, le mouvement ou seulement même la sensibilité. Tout être que Dieu
a créé , qui a reçu ce souffle peut-être immortel , qui sait? de la vie, est respectable; nous n'avons pas le droit ni de le détruire , ni de le mutiler, ni de le faire souffrir, pour repaître nos regards d'un spectacle agréable, ou ravir nos oreilles d'une délicieuse harmonie. Si nous mutilons le bœuf, ce n'est pas dans l'intérêt, après tout frivole, de nos plaisirs esthétiques : Dieu nous a permis d'immoler à nos besoins les animaux, de nous nourrir de leur chair; il nous a donné des droits presque absolus sur la création animale , parce que ce n'est qu'en vivant et en se multipliant que l'homme peut remplir la destination morale qui fait à la fois la douleur et le prix de la vie. Le monde inorganique, dépouillé de vie, au moins de sensibilité, est donc seul livré aux destructions et aux mutilations de l'artiste.
Mais cette matière inorganique est multiple ; divers sont les procédés et les moyens de la transformer ; différentes les aptitudes des êtres à se prêter aux désirs et à se plier aux volontés humaines ; différents enfin les sens auxquels s'adressent et par lesquels se peuvent percevoir les choses ainsi transformées. Nous avons déjà eu occasion de remarquer que les objets dont nous ne pouvons percevoir les qualités que par l'odorat et le goût, ne sont pas susceptibles de communiquer le sentiment, ni par conséquent de recevoir la forme de la beauté ; il n'y a pas de belles odeurs ni de belles saveurs ; le tact ne nous donne que des idées obscures et semble ne jouer que le rôle d'un organe visuel imparfait; il ne produit aucune impression esthétique.