QUATRIÈME PARTIE
Deux seuls sens nous la transmettent ; c'est à la vue et à l'ouïe que doivent parler les formes matérielles où l'homme a déposé l'image de la vie et ajouté la beauté, qu'il a animées, comme Pygmalion, de la flamme de l'esprit et de la pensée. L'idéal ne peut avoir d'expression que dans les choses qui se voient, c'est à dire les formes, les mouvements, les couleurs, d'une part ; dans les choses qui s'entendent, c'est à dire les sons, de l'autre. Ce principe sert à établir deux grandes classes dans les arts, et à distinguer chacun d'eux par les moyens d'expression qu'il emploie ; mais lorsqu'on veut établir entr'eux une hiérarchie, ils se rangent suivant la quantité de beauté, le maximum d'idéal qu'ils sont susceptibles de contenir. 1 Comme ce caractère n'est pas aisé à déterminer, et que la porte est ouverte , par ce principe , à des discussions sans fin comme sans fruit, on peut y substituer celui de l'indépendance plus ou moins entière de chaque forme de l'art, qui du reste découle du premier. J'entends par indépendant, un art qui se suffit à lui-même, qui n'a pas d'autre destination que de plaire, et qui
1 Le but de l'art est d'exciter l'imagination du spectateur à produire en soi et à déterminer l'idéal De tous les arts, le plus grand semble donc devoir être celui qui laisse à l'imagination le rôle le plus actif, et la plus grande part de création d'un idéal déterminé. La sculpture et la peinture ont quelque chose de trop arrêté ; elles fixent trop , par la netteté même des perceptions, l'esprit à la chose vue; je ne puis rien ajouter à l'imitation , et mon esprit ne peut guère voir au delà de ce que voient mes yeux ; il y a trop de réalité pour qu'il reste beaucoup d'idéal. La musique laisse à l'imagination une activité si grande que l'âme s'y épuise dans l'indétermination. La poésie seule arrête les contours de l'idéal sans nuire à l'indéfini qu'exige toute œuvre d'art. Les limites qui déterminent l'idéal dans la poésie sont plus hautes , plus idéales , et n'ont pour objet que d'empêcher l'imagination de se noyer dans le vague et de tournoyer dans le vide.
la remplit complètement lui seul, sans l'aide d'aucun art étranger. Sans doute il y a une affinité, une alliance entre le Beau et le bien, et l'artiste doit la sentir, quoique vaguement, pour concevoir et produire des œuvres vraiment belles ; il faut qu'il sache , en cédant à l'inspiration qui l'échauffé, qu'il fait une chose grande , noble , favorable à la destination dernière de l'homme , qui est une fin morale ; cela élève son âme, encourage son génie, et agrandit ses conceptions en rassurant sa conscience ; mais ce rapport ne doit être que senti d'une manière générale, et jamais être précis et fixe ; il repose sur une confusion d'idées qui ne peut être éclaircie sans péril. Ainsi les ouvrages d'arts ont et doivent avoir une destination générale ; il y a plus : ce la place qu'ils doivent occuper, l'ordre d'idées, de sentiments, de croyances, dans lequel ils sont appelés à figurer, fait une partie de leur mérite. l h Ce n'est point pour les musées qu'ont été produits les chefs-d'œuvre de la sculpture et de la peinture; toutefois, à mesure que les arts réalisent plus complètement leur but propre, c'est à dire qu'ils expriment plus puissamment la beauté, ce rapport s'affaiblit, et cette destination devient de plus en plus indéterminée.
L'architecture a un but tellement manifeste qu'il frappe tous les yeux. La peinture et la sculpture ont encore une destination politique ou religieuse : leurs œuvres ornent les places publiques ; les monuments ,
1 M. Raoul Rochette.