QUATRIÈME PARTIE
sans interruption depuis qu'elle a commencé son laborieux voyage ; chaque pas a été une conquête et l'a rapproché du but sans jamais l'en éloigner. L'histoire semble confirmer cette loi consolante et paraît montrer, dans chaque période successive du temps, un progrès nouveau. Les arts industriels qui, tous, allègent le poids du travail et augmentent la somme du bien-être, les sciences abstraites comme les sciences naturelles , également fécondes en applications utiles , ont fait des progrès que rien n'a interrompus et que rien ne paraît devoir interrompre. On dit que même la vertu fait des progrès dans le monde, et, elle aussi, des progrès continus; chaque jour qui s'écoule rend l'homme à la fois plus heureux et meilleur. Nous avons retourné complètement la maxime la plus universelle de l'antiquité, le respect et l'admiration du passé. Tandis que nous ne savons plus rien respecter et que nous n'admirons plus que nous-mêmes , les anciens croyaient que le temps était une puissance jalouse qui se plaisait à tout détruire, à tout diminuer, au moins le génie, la force et la vertu :
Damnosa quid non imminuit dies?
iEtas parentum, pejor avis, tulit Nos nequiores, mox daturos Progeniem vitiosiorem. 1
Quoi qu'il en soit de cet article de la profession de foi du XIXe siècle, ceux même qui le proclament et s'en déclarent les adeptes les plus fervents, ne peuvent
1 Hor., Od. III, 6.
nier que l'art fait tache à ce riant tableau , et que sa décadence certaine et pour ainsi dire aussi continue que générale , déconcerte un peu leur théorie et leurs espérances. L'architecture, la sculpture, l'épopée, la poésie lyrique, la tragédie, l'histoire, l'éloquence, sont, tout le monde l'avoue , chez les modernes , dans une infériorité humiliante. On fait des réserves pour la peinture et la musique, ces arts romantiques, c'est à dire chrétiens et modernes, suivant Hegel; réserves prudemment choisies, que protège, contre une discussion indiscrète, le temps, quia détruit les tableaux de Polygnote et d'Àpelle, brisé les flûtes d'Hyagnis et la lyre de Terpandre , et perdu pour ainsi dire la clef de leur notation musicale.
Ce mouvement en sens contraire de l'art et des sciences morales et industrielles, peut être une difficulté pour les partisans d'un progrès continu : il n'en est pas une pour nous. La loi des mouvements de l'humanité ne nous paraît ni assez démontrée, ni même assez claire pour en porter un jugement solide. La doctrine du progrès continu est sans doute une noble pensée et comme un pressentiment de l'espérance : en même temps qu'elle arrache l'homme au désespoir d'une chute et d'une décadence progressive et irrésistible, elle est un hommage à Dieu dont la Providence nous guide et nous conduit à notre destinée ; mais si l'on veut y descendre, on trouve au fond de cette question la question même du libre arbitre. Si l'homme est libre, sa destinée ne peut dépendre que de luimême et de lui seul, et comme il est faible, le hasard