‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 149 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

et l'accident doivent entrer dans le monde. D'un autre côté, s'il y a une Providence qui veille sur nous et aide l'homme et l'humanité à accomplir leur fin, il doit y avoir une loi générale qui embrasse tous les accidents , résout les exceptions et concilie les contradictions apparentes. Quelle est la part de l'homme? quelle est la part de Dieu? Qui le dira? qui le saura? Mais cela n'intéresse que le monde de la vie morale. L'homme n'est pas libre d'être beau, il n'est pas libre d'avoir du génie, il n'est pas obligé d'avoir du goût. Dieu donne à l'individu, comme à certaines races, à certaines époques privilégiées, ces dons gracieux. Si la philosophie peut surprendre les secrets de la pensée humaine , elle n'a pas la prétention de pénétrer les secrets de Dieu.

La race grecque a eu pendant plusieurs siècles le privilège de l'art et de la poésie ; on s'est évertué à nous expliquer pourquoi : ils étaient, dit-on, plus près que nous de la nature. J'avoue que je n'entends pas bien les termes de cette proposition. L'aimable simplicité du monde naissant * n'a pas produit ces merveilleux résultats ailleurs que sur les rivages de la Grèce et de l'Ionie ; la splendeur de leurs cieux éclaire aujourd'hui encore des hommes grossiers , sans civilisation et sans art. Je pense que si , après les Turcs , on transplantait des nègres à Cymé, à Thèbes, à Athènes, il est douteux qu'ils refissent l'Iliade, les Olympiques, les Perses ou l'Œdipe, la Minerve et le Parthénon. Dire que le sens de

1 Fénelon.

l'art est un instinct de la race grecque, race si heureusement douée , concourant avec un développement de grandeurs intellectuelles et morales, de vertus civiles, politiques et militaires, où le doigt de Dieu se fait assurément déjà sentir, qu'est-ce autre chose que de dire, avec Corneille, que la Providence départ à chaque peuple un différent génie, et que cet ordre d'activités diverses change suivant les lieux et suivant les temps. Mais qui peut espérer de surprendre la loi qui régit cette distribution, et d'expliquer les perturbations que l'accident, qui se mêle à tout en ce monde, semble y apporter? D'un côté donc, le génie de l'art semble une grâce départie à une race, à une époque, avec surabondance ; et de l'autre , il n'est pas possible de nier qu'un certain état des âmes, des esprits, des caractères, des mœurs, des lois, des gouvernements, c'est à dire que la volonté libre de l'homme n'y soit nécessaire, ou du moins n'y contribue ; i mais ni l'influence des lieux ni celle de la volonté ne sont prépondérantes ; le sentiment de la chair et de la couleur n'est pas le partage exclusif des artistes nés dans les pays de la lumière; Van Dyck et Rubens le prouvent, et si l'on voulait renverser la proposition , les maîtres vénitiens nous montreraient que la vue d'un beau ciel et d'une terre féconde ne tue pas le sentiment de la couleur.

Il faut donc à cet égard être sobre de maximes dogmatiques ; les causes de la décadence de l'art pourront être observées, parce que l'homme peut détruire les

1 V. M. de Tocqueville. De la Démocratie en Amérique, tom. III. Influence de la démocratie sur Vart.

dons qu'il a reçus de la nature ; les causes de ses progrès rapides pourront l'être encore, parce qu'il peut concourir par sa volonté à l'œuvre divine ; mais pourquoi tel peuple et tel individu ont eu le génie de l'art à un si excellent degré, ont eu précisément cette forme du génie et non une autre ; affirmer ou nier que l'humanité puisse jamais connaître des artistes comme ceux qu'elle admire, ce sont là, je crois, des prophéties téméraires , qu'aucune philosophie sérieuse n'approuve et que le bon sens seul réfute. Soyons modestes : nous ne savons pas tout ; nous ne pouvons pas tout savoir, et même , s'il est permis de le dire , ce que nous parviendrons à savoir sera toujours peu de chose.

Si nous ne pouvons pas connaître la loi qui régit les progrès ou les mouvements de l'art, la succession de ses formes diverses, pourquoi celle-ci jette un si vif éclat tandis que les autres pâlissent, est-il permis du moins de rechercher quelle est celle de ces formes qui a le droit de prétendre à la prééminence , et de déterminer historiquement leur origine.

Sur ce dernier point la question se divise : tout homme est un poète , un artiste ; par conséquent l'art date du jour où l'homme a parlé, a bâti, a tracé sur le sable la plus grossière empreinte. En ce sens, il n'y a pas de doute ; tous les arts sont nés en même temps , puisqu'ils sont pour ainsi dire nés en même temps que l'homme. Mais si on cherche l'origine de l'art non plus dans ses sources premières, mais dans ses résultats éclatants ; si l'on demande quel art a le premier pro-

duit des chefs-d'œuvre dignes d'admiration, on ne sait vraiment que penser et que dire ; on sera peut être même étonné de reconnaître que le plus grand et le plus difficile de tous les arts semble être celui qui partout est arrivé le plus tôt à toute sa perfection. Homère est antérieur de plusieurs siècles à Phidias, et l'Odyssée au Parthénon ; dans le monde moderne, le Dante et Pétrarque précèdent, de combien d'années ! Raphaël, Palestrina et Michel-Ange. Une question plus importante et plus féconde est celle qui a pour objet de rechercher quelles sont les limites respectives des arts et les liens qui les unissent ; en méconnaissant leur véritable spécialité, en s' égarant hors de leur domaine propre, ils perdent toute leur puissance, comme Àntée lorsqu'il perdait terre ; rarement les emprunts ou les empiétements qu'ils se sont permis leur ont profité. La sculpture ne peut représenter des groupes nombreux ; elle est avilie par la couleur, que l'architecture ne supporte que dans des constructions sans grandeur et sans majesté. Lorsque la musique veut peindre des images ou signifier des pensées précises, elle devient vague et perd tout le charme de grâce ou de sentiment qui lui est propre ; elle ne fait pas ce qu'elle veut faire, et ne fait plus ce qu'elle peut; elle a jeté la proie pour l'ombre. Quand la peinture veut faire pousser des cris, raconter au lieu de peindre, exprimer les passions dans leur vérité tragique, elle déshonore ses créations en violant la beauté des formes qui est son domaine et sa limite. La parole même, qui suffit à tout, qui cumule tous les moyens d'expression,

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