‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 150 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

ne doit pas oublier qu'elle a son domaine spécial et son objet propre : la parole c'est la pensée même, réalisée et individualisée. La poésie ne peut donc représenter les formes visibles avec la précision de contours et la vivacité de couleur que comportent seules la peinture et la sculpture. Par la seule combinaison des sons, qui ne sont pour elle que des signes et n'ont presque pas de valeur comme sons , elle ne peut pas , comme la musique, ébranler le système nerveux, agent de la sensibilité ; elle n'est donc pas douée de cette émotion intime , communicative et profonde , mais un peu sensuelle et vague. La poésie pense : son royaume est le royaume de l'esprit, de l'âme, de la raison; elle a une lumière, mais sereine et divine, idéale, plus brillante que la palette du Titien ; une musique sobre, plus expressive que la lyre de Mozart , mais une musique, une peinture, une sculpture qui lui sont propres. * Quoique les anciens aient fait de l'éloquence, de l'histoire, de l'enseignement philosophique, des genres littéraires qui semblent lutter de beauté avec la poésie, je ne puis les admettre dans le domaine pur de l'art. Il s'agissait pour Démosthène de sauver son honneur, et de relever, au moins moralement , Athènes du grand désastre de Chéronée ; il s'agissait pour Thucydide , et il le dit lui-même , non pas de produire une de ces œuvres destinées à briller dans un concours , à y charmer un auditoire frivole, mais de laisser aux peuples un

1 Pour déterminer avec le soin nécessaire les limites respectives des arts, il faudrait un livre , et ce livre a été fait et admirablement fait , en ce qui concerne la peinture et la poésie : c'est le Laocoon de Lessing.

monument, une leçon durable, éternelle, il ose luimême l'affirmer, de sagesse , de prudence et de modération. Pour Platon, il s'inquiétait, non pas de plaire aux beaux et ingénieux esprits d'Athènes, mais d'enseigner la vérité et d'inspirer l'amour de la vertu ; le philosophe, qui a maudit l'art et la poésie, aurait considéré comme un outrage d'être appelé luimême un poète et un artiste. Cela ne veut pas dire que la poésie et l'art n'ont pas leur place dans les discours de Démosthène, dans les histoires de Tacite et de Thucydide, dans les éloquents dialogues de Platon ; l'art se glisse partout; l'homme transporte partout ses besoins et ses goûts, et le goût du Beau ne l'abandonne pas , alors même qu'il pense à autre chose ; mais cependant si toutes ses facultés sont actives et simultanément actives, cette activité a ses degrés. Les facultés se subordonnent tour à tour les unes aux autres , et c'est par la prédominance de l'une d'entre elles que chacun de ses actes peut être défini et caractérisé : or, dans toutes les formes de l'art de la parole que nous venons d'énumérer, le rapport à une fin pratique , soit politique , soit morale , soit générale, soit particulière, est évidemment le principe dominant, le but par excellence; elles ne sauraient justement prétendre à être des arts au sens esthétique du mot, qui exclut précisément toute finalité pratique et réelle. Ce n'est pas Bossuet qui aurait prétendu que le but de la parole est uniquement ou éminemment d'exprimer la beauté et d'en faire goûter le charme ; il lui a proposé une œuvre autrement sérieuse à remplir.

Page 1