PREMIÈRE PARTIE
forme, l'essence qui est l'individualité et la réalité des idées comme des choses. Nous ne possédons véritablement une pensée que lorsque nous lui ayons donné une forme, et nous ne sommes pas capables d'entendre la forme autrement que comme une forme sensible , une image, un corps. Sans ce corps, la pensée se dérobe et nous échappe ; elle n'a plus aucune fixité, aucune constance ; elle est comme noyée au milieu d'une mer sans rivages. C'est pourquoi le principe rivant qui est en elle, s'agite au fond de notre esprit : il aspire à se distinguer de tout ce qui n'est pas lui-même, à se dégager de l'indétermination où il flotte , à rassembler et à unir tous les éléments qui lui appartiennent : en un mot, il fait effort pour revêtir une forme . et une forme nécessairement sensible ; car, pour l'homme . il n'en est pas d'autre. La forme est ce que l'acte départit à la matière ; or, l'acte a précisément pour caractère de faire sortir la force d'elle-même , par conséquent de la déterminer, en la limitant et en l'opposant à une autre chose qu'elle. L'acte de parler détermine la pensée , et par ce mot parler, j'entends bien évidemment attacher mentalement ou réellement la pensée à des signes extérieurs ; en un mot, l'exprimer et la pousser hors d'ellemême. En ce sens, les muets parlent et les sourds entendent. Ce n'est pas Àristote seulement qui nous force de reconnaître cette infirmité de notre intelligence ; l'expérience et tous les philosophes, Bossuet lui-même, nous crient bien haut que nous « sommes dans une absolue incapacité de penser sans mêler quelque sensation , quelque figure à nos pensées. » Soit instinct naturel,
soit résultat de ce besoin satisfait, l'homme se plaît à se donner ainsi à lui-même le spectacle de lui-même ; il aime à faire ce qu'il est obligé de faire, je veux dire à mettre en dehors de lui, comme en se dédoublant, les pensées et les sentiments de l'être intérieur. Le langage, ce symbole de la parole intérieure de l'âme, cette forme corporelle de la forme incorporelle de la pensée, rend visible l'invisible, immobile ce qui est la mobilité même , donne un corps à une ombre ; en un mot , comme Dieu même , des ténèbres et du sommeil fait sortir la vie et la lumière : dixit de tenebris lumen splendescere. i
Ainsi , la parole étant commune à tous les hommes , et de plus nécessaire à la pensée, il n'est nullement téméraire de prétendre que les hommes ont tous les moyens de reproduire la beauté ou l'émotion agréable qu'elle leur a causée , et qu'ils ont tous le désir et aussi la puissance de le faire. Pour réaliser ce désir, que je dis être un besoin universel de son organisation, la parole suffit, et il ne me reste qu'à démontrer que ce désir est en effet universel. Cette preuve ne peut être qu'une preuve de fait, un résultat de l'expérience. Or, si l'on observe le langage de tous les hommes au moment où ils sont émus , non seulement leur langage , mais aussi leurs gestes , leurs regards , leur physionomie, on se convaincra qu'ils expriment tous à leur manière , que tous au moins font effort pour exprimer. L'intention, le désir sont manifestes, et si, au point de
1 II. Corint, IV, G.