QUATRIÈME PARTIE
Egypte, où les arbres sont rares et les espèces peu variées, le haut des colonnes représente souvent l'écorce squammée du palmier. Comme les arbres, les colonnes égyptiennes et doriques diminuent de la base au sommet; elles s'enfoncent dans le sol comme un arbre, sans base, ou du moins avec une base toujours uniforme, malgré l'infinie variété des chapiteaux. Ce chapiteau gracieux qui la couronne comme une corbeille de fleurs , qu' est-il, si ce n'est comme son feuillage et sa chevelure? Les feuilles et la fleur du lotus, la feuille et le fruit du palmier, du dattier, ornent et parent, comme une coiffure naturelle, la tête de la colonne égyptienne. Je veux bien que le lotus ait une signification symbolique et que la représentation de ces feuillages soit l'emblème de la fécondité du sol, mais c'est aussi une forme élégante et gracieuse ; il y a de la beauté , parce qu'il y a là une forme de la vie et même un caractère. La nature inorganique, en effet, a un certain caractère; les pierres et les métaux ont les leurs ; le marbre a une autre expression que le bronze ; la violette est humble , le pavot languissant ; les végétaux ont un caractère et au moins de la grâce. Je ne vois pas pourquoi cette séduction de la grâce n'aurait pas été pour quelque chose dans la création de cette production universelle de l'architecture, la colonne.
La colonne peut exister séparément, être élevée comme un simple ornement devant le camp de la horde et y servir de poteau de guerre, ou à l'extrémité du territoire , comme poteau de limite ; certes , elle a pu exister ainsi avant le temple ou le palais qu'elle a
supporté et décoré plus tard. La colonne a pu fournir un passage facile à la sculpture ; de l'arbre on passe facilement à l'homme, dans un pays surtout où la religion impose la croyance à la métamorphose ; de la colonne on passe donc à la statue, d'abord en buste, en gaine, toujours appuyée. La Diane d'Ephèse n'était guère qu'une pierre conique. Je crois donc que, même chez les peuples amoureux du symbole, le symbolisme n'a pas tout produit, et que le goût instinctif et universel du Beau a contribué à donner certaines formes aux édifices que nous admirons encore. Qu'y admirerionsnous, en effet, nous qui n'en pénétrons pas la pensée et le sens, qui n'en pouvons surprendre l'utilité problématique, si nos regards n'étaient charmés d'une certaine grâce, d'un certain mouvement, d'une certaine beauté qui y resplendissent encore comme sous un voile? L'admiration joyeuse , libre, désintéressée, le Beau seul a le don de l'exciter en nous, et lorsque j'en ressens la chaleur divine en mon âme, je reconnais la présence et l'action de la beauté.
L'architecture ne produit pas cet effet, et par conséquent elle n'est devenue vraiment un art, dans le sens esthétique du mot, que chez les Grecs ; et avec le paganisme de la Grèce, cet art a disparu. Seul, en effet, ce peuple a réduit et presque annihilé dans l'architecture le rôle de l'utilité, comme celui du symbolisme, et a fait triompher dans ses admirables constructions le principe véritable , unique de l'art , la beauté.
C'est ce que démontrera une analyse rapide des caractères de l'architecture chez les peuples divers