QUATRIÈME PARTIE
entrer dans l'explication des monuments par l'interprétation des symboles que les formes architecturales peuvent avoir servi à exprimer. Que l'illimité, le vague, l'immensité matérielle confondue avec l'infini, soient le caractère de l'architecture indoue, je le veux bien ; qu'ils expriment son panthéisme monstrueux, cela peut être , mais cela ne regarde que l'érudition et non l'esthétique ; le Beau n'a rien à faire dans une interprétation de cette sorte. Ajoutons qu'il est naturel que le panthéisme matérialiste de l'Inde n'ait pas été propice au goût et à la claire et divine conception de la beauté. L'adoration d'un absolu métaphysique, l'absorption de l'esprit dans le rêve du néant, du Nirvana, qui leur ont fait bouleverser les lieux, confondre les temps, égorger l'histoire , ne leur ont guère permis de concevoir l'idéal. Leur raison, noyée dans les images, sans règle et sans frein, est tombée dans l'exagération et de là dans l'impuissance ; l'énergie créatrice a été tuée dans son germe. L'esprit n'existe pour lui-même que lorsqu'il se distingue de ce qui n'est pas lui, et s'oppose à la matière au lieu de s'y perdre : de là le caractère de l'art indou, bizarre, diiïorme, informe, monstrueux. L'Egypte a été plus sage et plus spiritualiste , quoiqu' encore profondément symbolique et pratique. Le symbolisme lui-même est mal à l'aise dans l'architecture proprement dite ; je ne vois pas comment on pourrait signifier clairement des pensées avec des murs et des colonnes, si l'on n'avait pas la ressource du bas -relief qui appartient à la sculpture. Aussi il ne paraît pas exact de dire , en parlant de l'art monumental , « qu'en
Egypte, le principe fondamental de l'art est l'absence de l'art. 1 » Vraie peut-être de la sculpture, la maxime cesse de l'être appliquée à l'art dont nous nous occupons. Le symbolisme ne peut pas l'envahir tout entier, ni même l'absorber ; la fin pratique à laquelle tous les monuments peuvent servir, n'empêche pas l'idée de la grâce de percer à travers cette écorce. L'architecture égyptienne a vraiment quelques uns des caractères de la beauté.
Et d'abord elle a le caractère de la force , puisque la solidité de ses constructions a résisté au temps et semb]e braver l'avenir. L'unité monumentale, à cause de la grandeur de dimension de certains temples, comme le Sérapéum, n'est pas toujours saisissable, et certes c'est un défaut de goût; mais si elle n'est pas toujours visible et sensible, cette unité existe néanmoins et l'esprit peut la pénétrer.
Le temple égyptien est un système, un corps dont les membres s'enchaînent et s'ordonnent ; il se compose uniformément, d'abord, d'une avenue formée par des galeries couvertes, fermées par des murs à l'extérieur et soutenues à l'intérieur par des colonnes ; au lieu de ces galeries, on trouve aussi une allée d'animaux sculptés. Ces avenues, appelées dromos,2 sont plus ou moins longues : au temple de Philœ il y a trente-deux colonnes dans la galerie ; au Sérapéum , six cent trente sphynx énormes occupent une longueur d'une demi-lieue. A l'issue de cette avenue on
1 M. Raoul Rochette, Cours d'Archéologie.
2 Strabon, XVII.