‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 17 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

vue de l'exécution, le goût n'a point lieu d'être satisfait , le penseur découvre dans cette grossière ébauche de l'art qui s'essaie, une marque de l'unité de nature , de la communauté de facultés qui fait de l'humanité une famille de frères égaux. D'ailleurs, si l'homme n'avait pas en lui-même l'idée et le besoin de l'expression, comment pourrait-on les lui inspirer? C'est parce qu'il sent le besoin d'exprimer qu'il exprime, et c'est parce qu'il exprime qu'il comprend qu'autrui exprime et ce qu'il veut exprimer.

Comme il éprouve le besoin et qu'il prend l'habitude d'attacher des idées à des signes , il est naturellement porté à chercher, sous les formes sensibles qui se présentent à ses yeux, les idées qu'elles peuvent contenir ou représenter ; en un mot, c'est uniquement en lui-même que l'homme trouve l'idée de signes, sans laquelle toute forme serait pour lui vide , insignifiante ; car il ne pourrait jamais deviner, et on ne pourrait jamais lui communiquer l'idée qu'autrui a fait et voulu faire ce que lui-même ne peut, ne désire, ne veut pas faire. Puis donc que ce désir est nécessaire et universel, il est tout naturel que tous les hommes possèdent les instruments nécessaires pour le réaliser. J'ajoute que si c'est dans un intérêt de satisfaction personnelle et pour se repaître lui-même du spectacle de la beauté, enchaînée, comme Protée, par la magie de son art , qu'il est poussé à la reproduire , il y entre aussi une pensée moins étroite, moins jalouse : c'est le désir et presque le besoin de communiquer nos im-

pressions aux autres , et de les épancher dans le sein de nos semblables.

C'est en effet là un caractère de toutes nos pensées , mais surtout de nos pensées ardentes et de nos émotions fortes. Dans la joie comme dans la peine, nous éprouvons le besoin de confier nos sentiments au cœur d'un ami. Il en est surtout ainsi de la jouissance esthétique : elle est par dessus toutes communicative. Ce n'est pas seulement pour sa propre satisfaction et pour en jouir seul , que l'artiste produit son chefd'œuvre ; le poète veut un auditoire pour chanter. Il ne faut pas attribuer ce sentiment uniquement à la vanité de la gloire , dont ces cœurs sensibles sont si ardemment épris, prœter laudem nullius avari. Nous sommes tellement faits pour la société , qu'il semble que nos pensées , comme nous-mêmes , ont besoin de s'appuyer les unes les autres ; nous avons besoin d'écouter dans les autres le retentissement et comme l'écho de nos idées ; nous avons besoin d'un objet extérieur qui nous en renvoie le reflet. Nous commençons à douter d'une pensée qui n'est point partagée. Cet isolement intellectuel affaiblit la plus forte conviction et émousse la vivacité du sentiment, et telle est, peut-être jointe à d'autres , la cause de ce phénomène qu'Aristote se borne à constater, et que Bacon considérait comme un secret impénétrable : c'est que « dans les lieux où les hommes sont rassemblés , les âmes sont plus susceptibles d'affections et d'impressions. »

Quoi qu'il en soit , on peut facilement remarquer

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