‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 160 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

vapeurs de la graisse des victimes, la statue du dieu auquel ils apportent leurs prières , leurs vœux et leurs offrandes. C'est dans le téménos, vaste enceinte de jardins, de bois, de prairies, parsemée de statues et d'autels isolés, qu'ont lieu les adorations individuelles, et ces cérémonies publiques qui, pour les Grecs, étaient de véritables fêtes.

Par cette circonstance, les arcbitectes ont été affranchis de conditions qui, clans les religions modernes, ont pesé sur la liberté de leurs conceptions et enchaînent leur génie. Les constructeurs grecs ont joui d'une situation qui ne se renouvellera pas. Dieu, pour les païens, n'était que l'idéal de l'homme ; or, l'idéal c'est la beauté. La divinité était conçue sous la notion de la beauté même, et voilà comment on a pu dire que l'art a été la vraie religion de la Grèce ; c'est peut-être trop dire, car on semble lui reprocher d'avoir adoré le plaisir. Il est juste d'ajouter que ces deux idées étaient identifiées dans les esprits, et que l'une purifiait l'autre. Ce n'est pas seulement parce qu'il était beau, mais parce qu'il était divin, qu'ils adoraient le Beau; ce n'est pas seulement parce qu'il enchantait les imaginations, mais parce qu'il épurait les âmes. Aux Grecs seuls il a été permis de confondre l'art et la vertu , ou de les unir intimement l'un à l'autre, comme ils ont uni ce mot fameux de kalokagathon. Il est presque impossible de distinguer, dans leurs créations mythologiques et poétiques, ce qui vient du sentiment vraiment religieux ou du sentiment purement esthétique ; ces deux éléments se mêlent, se confondent, se pénètrent

si intimement qu'eux-mêmes ne savaient plus les discerner. Pour Platon, l'essence du bien se perd à chaque instant dans l'essence du Beau : en allant au théâtre , ils adoraient Minerve aux Panathénées , Bacchus aux Dionysiaques ; en remplissant un acte religieux envers Vénus ou Apollon, ils jouaient de la flûte ou de la lyre, dansaient au son des doubles crotales et chantaient des vers de Pindare, de Simonide et d'Àlcée.

Cela étant, il n'y avait plus dans l'esprit de l'architecte chargé d'élever un temple, qu'un but : de le rendre digne de celui qui devait l'habiter, de l'approprier à son caractère ; et comme les hommes se choisissent ou transforment leur demeure, suivant leurs sentiments et leurs pensées, et qu'ainsi ils déposent, dans le lieu où ils vivent, l'empreinte et comme une partie de leur personnalité, le temple ne fut construit qu'au point de vue de la beauté et d'une beauté propre à la divinité qui y faisait son séjour et à ses attributs particuliers. Les dieux n'étaient pas soumis aux vils besoins des hommes ; rien ne déshonorait leur demeure, où les hommes ne déposaient pas même la poussière de leurs pieds. Nulle condition de jours, d'air, d'espace ; le temple est vide , ou plutôt il est rempli par la beauté.

De là la majestueuse simplicité, la mesure parfaite de ses dimensions que rien ne commande ; de là la grâce qui décore toutes les parties aussi bien que l'ensemble. Qu'on se figure, au sommet de l'Acropole ou sur une pointe avancée du cap Sunium , le temple grec formant ce rectangle allongé que tous les yeux

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