QUATRIÈME PARTIE
lui reconnaissent unanimement. « Le vrai Beau dans l'architecture, dit M. Barbier-Noisy, ne consiste pas à trouver des porportions plus légères de préférence à des proportions plus lourdes, mais à suivre exactement le système de proportion qu'on a jugé à propos de donner à l'édifice, et de mettre un accord parfait entre les proportions générales et les proportions particulières de chaque membre. »
L'important est surtout de donner un caractère à l'édifice, et la race dorienne, grave, religieuse, simple, a imprimé dans son architecture , comme dans sa musique, la forte empreinte de son génie rude mais non grossier. Winckelmann a pu dire avec vérité : « le temple dorique est la plus parfaite des constructions. »
Tout le monde sait que le chapiteau ionien est caractérisé par la volute : c'est une bande roulée en spirale et s'arrondissant en boule à chaque coin de Vabacus. Yitruve croit qu'elle est l'imitation des deux boucles de cheveux qui encadrent la tête d'une femme ; mais son nom grec prouve que l'idée de la volute a été suggérée par les spirales de certaines coquilles.
La feuille d'acanthe ou d'olivier est le propre du riche chapiteau corinthien, dont le tailloir cesse d'être carré, est creusé sur les côtés, ne présente aucun angle, et porte au milieu une petite fleur ou rosette. Sous le tailloir, des tiges de plantes, se rencontrant deux par deux sous chaque angle et recourbées par lui, forment deux petites volutes.
Quant à l'ordre composite ou romain, dont le chapiteau bâtard a voulu réunir le feuillage corinthien à
la volute ionienne , et qui, surchargé d'ornements, a pris la richesse pour la grâce, il appartient à l'époque impériale et aux temps de l'universelle décadence.
C'est à peine d'ailleurs si on peut dire qu'il y a eu une architecture romaine : les temples sont grecs ; les substructions du Capitole et la Cloaca maxima sont étrusques, et l'ordre toscan n'est autre chose que l'ordre dorique; mais ce peuple pratique, patient et fort, cette race politique et militaire, a sinon inventé, du moins s'est approprié, par l'usage qu'il en a su faire, une forme architecturale dont le caractère est la solidité : la voûte , quoique usitée en Egypte et probablement en Grèce, la voûte est vraiment romaine. Dans les édifices d'utilité civile, comme les aqueducs, les théâtres, les cirques, les arcs de triomphe, les Romains en ont fait un admirable usage. A la platebande ils font succéder le plein-cintre qui, modifié lui-même par l'architecture gothique, fournira un principe nouveau, l'ogive. Le passage de l'une à l'autre de ces époques et de l'un à l'autre de ces styles, est rempli par l'architecture romane, qui substitue les piliers carrés à la colonne et la voûte à l'architrave.
Je ne puis partager l'admiration sans mélange que causent depuis quelque temps les constructions du treizième siècle aux fanatiques du moyen -âge. L'architecte chrétien, pour construire l'église, a été obligé de subir des conditions qui eussent entravé le génie grec lui-même. L'église est le lieu de la prière commune ; c'est là que se consomme le sacrifice, que la divinité descend au milieu des hommes et dans le
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rœur de chacun. 11 faut que le temple contienne non seulement le chœur des chanteurs qui célèbrent les louanges de Dieu, l'autel où se passe le drame liturgique, mais encore la nef que doivent emplir les foules : il faut de la lumière pour les éclairer et de l'air pour qu'elles respirent. Ni la plate-bande ni la voûte ne pouvaient permettre de remplir ces conditions : l'une manque de solidité, l'autre d'élévation : de là l'ogive, principe d'une architecture nouvelle, remplaçant le lourd plein-cintre roman, et qui a créé des œuvres longtemps méconnues, autrefois injustement dédaignées, et vantées aujourd'hui avec un en-
tsiasme aveugle.
L'ogive, élégante, légère, a permis à la construction de s'élever ; la direction générale de l'édifice est
înue verticale au lieu de s'étendre, comme dans le temple grec, dans le sens horizontal; il devient plus léger d'apparence, mais aussi moins solide, et son mouvement hardi ne semble pas naturel. Tout se dresse : les tours et les flèches s'élèvent dans les airs ; la voûte agrandie se divise ; les murs, devenus presque inutiles, sont comme éventrés par d'immenses rosaces, par des fenêtres de hauteur prodigieuse qui répandent l'air et la lumière dans toutes les parties de ce vaste édifice. Les piliers portent tout le poids des voûtes ; aussi les colonnes s'accouplent comme pour mieux résister à la pression immense cru elles vont supporter ; elles s'engagent dans les piliers qui se confondent avec elles: elles se prolongent ainsi, dans leur jet élégant et hardi, jusque dans les voûtes dont elles vont former
les nervures ; mais néanmoins les robustes piliers succomberaient sous leur fardeau, dont la division des voûtes dissimule , mais ne diminue que peu la pesanteur ; on les appuie extérieurement sur des contreforts ou piliers de soutènement, qui n'ont d'autre raison d'être que de servir d'arcs-boutants aux piliers intérieurs des voûtes. Quoi qu'on fasse pour les décorer, ces contreforts n'ont aucune utilité par eux-mêmes : c'est un échafaudage permanent de pierre que rien ne justifie aux yeux et qui les choque ; on sent qu'ils n'ont aucune valeur par eux-mêmes, et cependant que s'ils manquaient, tout l'édifice tomberait. La construction n'a donc pas en elle-même le principe de sa solidité et de sa durée ; là est le vice incurable de ce système ; c'est comme un homme d'une taille gigantesque , dont les épaules robustes et le torse puissant reposent sur des jambes grêles et fléchissantes , et qui, pour se tenir debout, est obligé de s'adosser. Aussi ce n'est pas du dehors qu'il faut contempler une cathédrale gothique ; elle est faite pour être intérieurement habitée. La hauteur des voûtes et les vastes dimensions saisissent l'esprit : le jet hardi de ces piliers vigoureux qui s' effilent peu à peu en minces colonnettes , et cependant le sentiment de solidité et de force que ne détruit pas la vue des contreforts extérieurs, cela plaît et charme; l'édifice est plein d'air, plein de jour ; on y respire à pleins poumons. Je ne crois pas du tout que l'élévation des flèches ou des voûtes représente l'élévation de l'âme vers Dieu ; je ne crois pas que la lumière affaiblie par