QUATRIÈME PARTIE
semblent s'avancer hors de la toile, s'animer et vivre.
L'étendue de cet art est sans borne : on peint, c'est Diderot qui le remarque, on peint tout ce qu'on veut; mais sa puissance d'idéalité est peut-être en raison inverse de la multiplicité de ses objets. L'un de ses moyens les plus puissants de séduction est aussi en même temps une de ses faiblesses.
La peinture montre la force sous une forme individuelle, et par là réalise une des conditions de la beauté ; mais ce qu'on n'a pas assez remarqué, c'est que cette forme est non seulement personnelle, marquée du sceau de la personnalité, mais encore souillée par l'accident insignifiant qui la dégrade.
La personnalité , en effet , est en soi une force spirituelle; le moi est essentiellement une volonté. Il y a toute autre chose dans la peinture : la forme la plus idéale qu'elle aspire à reproduire est celle de l'homme : or, l'homme visible est une charpente d'os liés par des nerfs , soutenus par des muscles et entourés de chairs que laisse apercevoir la trame prodigieusement fine et transparente de la peau. Rendre la chair est donc rendre l'homme vivant; c'est là le sang, c'est la vie, c'est là ce qui fait le désespoir du peintre : ce celui qui a acquis le sentiment de la chair a fait un grand pas ; le reste n'est rien en comparaison. 1 »
C'est l'apparence de la chair, en effet, qui exerce la plus grande séduction; mais précisément parce que c'est le sang, la vie physique, c'est en même temps
1 Diderot, OEuvres complètes, tom. XIII, p. 353.
tous les accidents insignifiants qui l'accompagnent, afin que ce soit réellement de la chair, et de là cette morbidesse, ce teint où la fragilité humaine, la corruption de notre nature infirme a déjà déposé son empreinte. Mais en même temps que cette image est plus saisissante parce qu'elle est plus fidèle, elle est trop réelle et si parfaite que parfois elle arrive jusqu'au trompe-l'œil qui détruit toute beauté. D'un autre côté, la précision du dessin, la netteté des formes, la vérité même de la représentation, qui charment tout d'abord les yeux, ne permettent plus à l'esprit de créer en soi l'idéal ; il est dominé par une sensation trop vive pour qu'il puisse s'en dégager. Le rôle de l'âme devient plus passif dans cette contemplation ; on ne s'abîme pas , on n'a pas besoin de s'absorber dans la contemplation d'un tableau pour le goûter, et en même temps que le plaisir que cause la peinture est plus général, plus rapide, plus facile, il est moins vivace et moins profond.
Il résulte de là que la fonction principale de la peinture est l'œuvre où elle excelle : elle excelle à représenter la vie en action ; c'est par là qu'elle émeut, qu'elle attache, qu'elle frappe. L'accident est le propre de l'action humaine, et tous ses moyens comportent l'accident ou s'y prêtent merveilleusement ; elle jette dans les personnages, qu'elle multiplie à son gré pour ainsi dire , à condition de sauver l'unité de composition et d'intérêt, elle jette l'agitation du drame et la turbulence de la passion. Il ne faut pas cependant qu'on aille, pour exagérer l'expression, violer la beauté des