‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 169 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

formes ; l'idéal est ici, comme dans tous les arts, le but et la règle. Il est bien des objets que l'horreur ou la laideur ne permettent pas d'exposer aux yeux, qui se détourneraient offensés d'un tel spectacle. L'action même ne doit pas toujours être représentée dans le moment le plus dramatique et le plus agissant. Toute action se compose de plusieurs instants ; la peinture , qui n'en a qu'un, peut choisir, et elle ne doit pas toujours choisir le plus pathétique quand il est trop violent. Il est inutile que je voie la blessure affreuse dont le sacrificateur a frappé Iphigénie ; peignez-moi les diverses attitudes des acteurs de la scène qui se prépare , ce montrez-moi le victimaire qui s'approche avec le large bassin qui doit recevoir son sang , * » et vous me ferez frémir d'une horreur qui ne sera que délicieuse. Songez que votre tableau dure; que l'expression de vos figures, fixée sur le mur ou sur la toile, est permanente , et que plus les passions sont vives , moins elles sont durables. On ne peut donc pas soutenir longtemps la représentation d'une action trop forte , qui est trop accidentelle et qui, par la part qu'elle fait à l'accident, efface trop la vérité et l'essence de l'être dans sa force personnelle mais idéale. C'est pour cela qu'on ne peut me peindre un homme riant aux éclats. Le rire est passager de sa nature; il n'entre pas dans l'essence vraie ou idéale de l'homme de rire toujours : 2 ce ne sont plus là que des figures qui grimacent.

1 Diderot, OEuvres complètes, tom. XIII, p. 169.

2 II y avait au château de Frédéric II un tableau de Lamettrie, je crois, riant aux éclats. Au premier coup d'œil, par la force de sympathie, on se

Puisqu'elle est dramatique , la peinture doit avoir non seulement son unité de composition, son harmonie de couleur, mais encore sa moralité, c'est à dire qu'elle doit arracher une impression morale, 1 puisqu'elle peint des hommes dont l'essence est le sentiment du devoir. J'entends ce principe dans un sens plus large que Diderot. Je ne crois pas que « rendre la vertu aimable et le vice odieux , » soit le but de tous les arts ; mais j'ai dit plus haut et je crois avoir prouvé qu'il y a une affinité secrète, cachée, invisible , inconnue de l'artiste et du spectateur, entre l'art et la morale, et que si l'art n'a pas pour but la vertu , il doit se garder de l'offenser. Cependant cette impression morale tirée des arts du dessin est faible ; c'est un fait que les anciens avaient reconnu : ce n'est que peu à peu, par degré, lentement, que les images finissent par faire une impression morale sur ceux qui les contemplent ; aussi le dessin 2 n'entraitil pas, comme la musique, dans l'éducation de la jeunesse. Ce que je viens de dire s'applique particulièrement à la peinture historique. Le portrait a des conditions un peu différentes ; il se rapproche , plus que toute autre forme de la peinture , des conditions et de la grandeur idéale de la sculpture. Un portrait ne doit pas reproduire la personnalité dans

prenait à rire; mais bientôt le rire constant, opiniâtre, éternel de cette figure, semblait une contraction nerveuse, violente, horrible, et l'impression du spectateur devenait si pénible qu'il fuyait comme devant un cauchemar.

1 Yirg., Sunt lacrymœ rerum.

I Arist, Polit., VIII. 5.

un moment donné, sous une impression morale déterminée, accidentelle, mais bien ce qu'il y a de constant en même temps que de vigoureux et d'énernique, c'est à dire un caractère. Pour cela il faut, comme le Titien et Philippe de Champagne , effacer de la réalité les mille accidents qui ne contribuent pas au caractère et qui plutôt le détruisent , il faut chercher à comprendre et à en faire comprendre l'énergie , et partant ne reproduire que les traits essentiels de la physionomie morale. Mais comme il ne faut pas créer cette physionomie et seulement la découvrir, l'artiste se trouve dans une difficulté énorme; le voilà obligé d'être un observateur et un moraliste : il faut qu'il idéalise pour ainsi dire la réalité ; aussi les portraits sont nombreux et il y en a peu d'excellents. Ce ne sont pas les veines, les nerfs et le bourgeon qu'il faut peindre : c'est l'homme , et l'homme c'est son caractère moral ; de plus, combien il y a-t-il d'individus qui aient un caractère et par conséquent une physionomie? et quand l'original n'a aucune personnalité vigoureuse, que voulez-vous que représente l'artiste, si ce n'est la banalité commune , effacée , pauvre , insignifiante , ou les accidents plus insignifiants encore qu'il a sous les yeux?

Le paysage est le genre le plus séduisant et le plus dangereux de la peinture ; c'est par là qu'on arrive au réalisme. La nature est le théâtre de la vie de l'homme, et ses aspects semblent s'harmoniser avec nos pensées. Il y a plus : par une illusion volontaire, mais instinctive, nous prêtons une âme à ces objets,

nous les imaginons à notre ressemblance , nous nous réfléchissons en eux ; il y a donc , au moins pour nous et par nous, un idéal dans la nature : l'arbre médite, la source sanglote, le vent soupire, la lumière se joue et rit. C'est nous qui déposons la vie dans la nature, et nous l'y admirons ensuite. C'est donc déjà un acte esthétique , un fait d'artiste , que de goûter les beautés de la nature, et d'attribuer un caractère moral à ses productions et à ses spectacles ; mais tout esprit n'est pas capable de cet effort, et la réalité, qu'on ne peut jamais complètement effacer, diminue pour tous la pureté de l'idéal qu'elle semble exprimer ; l'art intervient alors et, par un choix habile et intelligent, rétablit les rapports que la nature, toujours confuse, trouble par leur multiplicité même ; il distingue ce qui est vague en elle, et approprie à nos facultés des formes dont le sens obscur nous échapperait dans la réalité. Ce ne sont pas les objets réels qui nous plaisent : c'est le caractère moral qu'ils expriment ou sont censés exprimer; c'est l'harmonie que leurs formes diverses sont susceptibles d'avoir avec les divers états de notre âme. Nous supposons qu'ils ont une âme, et c'est à notre âme qu'ils doivent parler ; c'est par là que nous pouvons entrer en commerce et former une union intime avec la nature. Les peintres réalistes, s'il y en avait jamais eu, ou ceux qui penchent sur cette voie fatale, devraient se rappeler que la beauté n'est rien de matériel, et qu'en faisant effort pour copier la réalité , ils entament avec elle une lutte où ils seront toujours vaincus. Diderot , qu'on ne saurait trop

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