QUATRIÈME PARTIE
consulter, a très bien yu « qu'il n'y a peut-être pas sur toute la surface d'un tableau un seul point qui, rigoureusement parlant, ne soit faux. » Comment en pourrait-il être autrement? Tout est faux dans cette imitation ; du moins tout est factice : formes , dimensions, couleurs, rien n'est tel que l'eût formé et éclairé la nature. Il faut remarquer que la gamme des couleurs, comme celle des tons, doit être relative à l'homme. La nature confond tout; ses lumières , comme ses bruits , infinies de nombre , et se pénétrant les unes les autres , n'ont aucune limite précise , aucune forme distincte ; tout y est inarticulé; les rapports des couleurs entre elles sont absolument irrationnels et presque insensibles. Ni le calcul ni le sens ne les peuvent mesurer ; on ne les sent que vaguement; l'homme, au contraire, ne comprend , ne goûte que ce qui est limité , clair , distinct. Dans ce ciel enflammé par les rougeurs du soleil couchant, qu'on me dise où finit le rouge, le jaune , et où commence l'azur qui va s'éteindre dans ces vapeurs grisâtres qui obscurcissent déjà l'orient? Il est rare même que les proportions naturelles des choses nous conviennent : la scène et les objets sont trop grands ou trop petits, et toujours infiniment trop compliqués; nous ne pouvons ni les pénétrer ni les embrasser. C'est donc une chimère que cette peinture réaliste , et la seule tentative en fait fuir l'idéal : le but poursuivi ne peut pas être atteint, il ne l'est jamais , et entre-temps, l'idéal et la beauté, c'est à dire le but vrai de l'art, se sont enfuis.
L'histoire de la peinture, considérée comme un art véritable, serait courte, si ses chefs-d'œuvre n'avaient été si nombreux. C'est en effet un caractère particulier à cet art que de produire les chefs-d'œuvre en abondance ; toutes les écoles en fourmillent ; ni la sculpture , ni la musique et surtout la poésie , ne sont aussi fécondes : les musées , les palais , les églises de toute l'Italie, de la Flandre, de la Hollande, de l'Espagne, en sont encombrés ; c'est là ce qui étend l'histoire d'un art qui a une durée si brève. Il commence en effet à Giotto ou, si l'on veut, au Cimabûé : * je n'ose pas dire quand il a fini. Le Cimabûé est encore un peintre byzantin ; la peinture est encore, de son temps, réduite aux procédés traditionnels d'une industrie religieuse ; les types des figures , consacrés par un long usage, et dont l'antiquité même recommande aux fidèles la vénération ; les fonds d'or ; des têtes sans animation, sans vie, sans beauté, copiées d'après le type sans jamais consulter la nature; les mains raides, les pieds en pointe, les yeux effarés, en voilà les caractères. On dit cependant que Cimabûé adoucit la raideur du dessin, jeta quel qu'animation dans les visages, plia les draperies et groupa avec art les figures. Son meilleur ouvrage fut d'avoir formé le Giotto, son élève, qui s'éloigna des types conventionnels, refusa de reproduire perpétuellement la même figure, se rapprocha de la nature et de la réalité vivante, donna aux formes plus de symétrie, plus d'harmonie au coloris.
1 Cimabûé. Florence. 1240-1300,