PREMIÈRE PARTIE
dans la bouche de l'enfant , du sauvage , dans le grossier et informe langage des multitudes ignorantes , une recherche d'effets pittoresques, une série d'intonations et d'accentuations , un choix de couleurs , d'images , de sons, destinés à exprimer en même temps qu'à signifier. Le marin au cabestan, l'ouvrier à son établi, le laboureur à sa charrue et en piquant ses bœufs, chantent une chanson , sifflent un air qui , dans la mesure de leurs idées et de leurs sentiments , exprime la beauté.
Ce qu'il y a de sublime dans la parole , c'est qu'elle n'a pas besoin d'être ni parlée ni écrite pour produire ses effets. Je l'ai déjà remarqué, les grandes émotions, même esthétiques, peuvent être r au premier abord , silencieuses. Mais le poète entend retentir, sans les prononcer, le bruit charmant des mots harmonieux dont il compose le groupe expressif; il voit, sans avoir besoin de les écrire , se déployer au fond de son esprit l'éclat splendide des métaphores ; ses yeux fermés se laissent ravir aux couleurs et aux images qu'il rassemble , et son intelligence assiste à l'action animée des caractères et des personnages dont il invente l'idée, et au drame du discours silencieux qu'il tient en luimême. Les personnes grammaticales ne sont autre chose que les personnages de la parole , l'action mise dans le discours , et , pour ainsi dire , la distribution des rôles. Souvent, en effet, l'homme de génie luimême ne trouve pas , pour reproduire ses inspirations variées et fugitives, l'expression parfaite et adéquate; c'est pourquoi il laisse ses pensées agitées bouillonner
dans son esprit enflammé ; ses lèvres se taisent , mais sa pensée parle ; elle se fait verbe intérieur, elle prend une forme ; l'enfantement se prépare. Après une gestation plus ou moins longue , après maints tâtonnements et mille efforts , enfin maître de lui , le génie donnera une forme définitive, et, la beauté accomplie, la vie extérieure à cette parole intérieure qu'il se disait à luimême et dont il s'est enchanté.
Il me semble que , de tout ce qui précède , on peut conclure et considérer comme démontré : que l'état esthétique, qui a pour origine une impression, une modification de la sensibilité , contient en soi un acte de l'intelligence qui s'efforce de fixer et de communiquer ou l'impression ressentie, ou la beauté qui l'a produite ; passif à sa source , il aboutit à une action tellement active qu'elle est créatrice.
Mais en observant le fait psychologique avec une attention plus profonde, on remarquera que, dans son mouvement complet, il traverse un état intermédiaire, qui lie le point de départ au point d'arrivée , et , par l'union qu'il établit, fait l'unité de l'état total qu'on appelle esthétique.
Ce n'est pas, en effet, au moment même où la sensibilité est ébranlée , où le coup est frappé sur l'âme , que l'effort d'expression extérieure se manifeste. Avant de pouvoir fixer par le langage , moyen universel d'expression , ou par tout autre instrument , la séduisante image , il faut évidemment que l'esprit ait conçu la chose , tous les traits disséminés qui en composent l'ensemble, les nuances successives du sentiment total