‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 171 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Il a créé la peinture de portraits, et a fait celui de Dante, son ami. ! Le mouvement produit par cet artiste, qui est le premier peintre des temps modernes, fut immense, et l'Italie tout entière met au monde des peintres immortels : c'est, en Toscane, Masaccio, l'élégant mais trop peu profond chef de l'école de Florence, dont on n'a pas surpassé le naturel et la vérité ; Fra Angelico di Fiesole , empreint de mysticisme , de suavité , de tendresse, d'angélique pureté ; il fait contraste avec l'école Florentine, qui aime à faire briller la science ou à déployer son esprit ; le spiritualisme de ce moine, qui ne fut un peintre que par dévotion, est une résistance et une opposition à la tendance à l'imitation de la réalité, principe de cette école ; c'est Léonard de Vinci ; Michel-Ange , si puissant, si hardi, qu'il étonne plus qu'il ne plaît; André del Sarto, le Raphaël de l'école Florentine, en qui dominent la profondeur et le pathétique. Le nom qui domine au dessus de tous ces noms est celui de Raphaël d'Urbin, élève de Pérugin, dont ses premiers tableaux rappellent la manière , mais qui se créa bientôt un style plus original , quoique son originalité la plus éclatante ait été de s'assimiler et de transfigurer tout. Ce n'est plus seulement la puissance, la profondeur d'expression, l'aisance agréable et facile : c'est la vision de la beauté, c'est le don céleste de la grâce ; Raphaël a su ravir à la Grèce le charme de la forme ; il pénètre la forme de l'esprit, et le corps de l'essence immaté-

1 Le Giotto. 1276-1336,

rielle ; c'est un Grec du temps de Polyclète , ce qui ne l'empêche pas d'être un chrétien.

L'Italie n'a pas été seule à produire de grands maîtres.

L'Espagne, et surtout la Hollande, ont eu d'admirables écoles. J'avoue, pour ma part, que tout en admirant le merveilleux coloris de Rubens, je ne puis comprendre le système de composition de ses peintures , où l'histoire se mêle à la fable , et les personnages réels aux figures allégoriques. Les Rembrandt sont, comme des pages de Tacite,1 pleins d'ombres fortes que traversent, en les illuminant, de soudaines et éblouissantes clartés. Les Téniers ne peuvent pas être goûtés par tout le monde, et c'est je crois un immense défaut ; il y a bien du mouvement dans ces danses grossières, bien de la naïveté franche dans cette folle et rude gaîté; mais il faut un sentiment très vif et très éclairé de ces qualités de l'artiste, pour ne pas être choqué des grossièretés obscènes ou immondes des scènes ; il faut une grande dose d'enthousiasme esthétique pour admirer et contempler longtemps un ignoble paysan flamand vomissant sa bière dans un baquet. Je sais que le pinceau a des libertés : il ne dédaigne pas la licence et aime le libertinage ; la muse de la peinture n'est pas une muse chaste ou sévère ; il faut au moins que la grâce sauve tout ; la volupté , comme le désordre , pour être idéale, a besoin d'élégance et d'une certaine noblesse.

1 C'est encore une image de Diderot,

Page 1