QUATRIÈME PARTIE
Il faut avouer qu'on quitte une noce de Téniers avec de tout autres impressions que le célèbre tableau de Murillo représentant l'Immaculée Conception.
C'est un des chefs-d'œuvre de cette école espagnole, si originale, si ascétique, dédaigneuse de la grâce , presque de la beauté, mais où éclatent la force et la profondeur de l'expression. Nous en avions autrefois une galerie pleine ; le Louvre les a vus partir avec des hôtes non moins illustres. Ce qui frappe tout d'abord le regard dans cette toile immense, c'est la magnificence de la lumière, à la fois éclatante et douce, qui emplit les cieux où s'élève, entourée d'un chœur d'anges, la femme conçue sans péché, la mère vierge du Christ; ce n'est pas la beauté splendide des vierges de Raphaël, ni leur grâce tranquille, ni leur front pur, plein d'une sérénité qu'aucune pensée, aucune douleur, n'ont troublée; la tête est légèrement renversée en arrière; les yeux, dont le regard profond est plein de pensées , se lèvent doucement, sans effort, pour contempler au plus haut du ciel, le roi et le Dieu des anges ; c'est l'amour divin seul et la joie austère dont il baigne l'âme qui se trahissent sur son doux visage ; ses yeux ne voient pas la terre ; ils ne la regardent pas : la pose n'a pas cette élégance un peu factice des vierges de Raphaël qui se montrent si bien au spectateur, et dont l'attitude est si favorablement destinée à mettre en relief toute la richesse de leur beauté. Ici, au contraire, l' expression viole peut-être la loi de la grâce : la tête renversée, les yeux levés au ciel ne laissent plus au visage toute sa
beauté ; les mouvements indiqués sous les draperies flottantes la font monter, mais non pas comme le Christ brisant la pierre du tombeau; elle s'élance sans effort, comme par la vertu d'une force puissante mais douce qui la pénètre et qui change pour elle les lois du mouvement et de la matière. Tout son être, pénétré de spiritualité, étranger à toute impression et à toute pensée de la terre, ne respire que la pureté, la céleste virginité de l'âme ; les mains croisées doucement sur la poitrine , expriment , devant les mystères des cieux qui se révèlent à ses regards, un étonnement que tempèrent la soumission et l'amour; un ineffable sourire révèle sa joie intime ; elle ne prie pas : elle adore. Ce n'est pas le charme incomparable, la beauté enchanteresse de la forme que Raphaël sut dérober à la Vénus antique , sans tomber toutefois dans le naturalisme ; c'est une profondeur de sentiment et une puissance d'expression intime que rien n'a égalées ou du moins surpassées ; en un mot c'est la Vierge : casta, verecunda, incorrupta Virgo.1
La vérité et la force de l'expression paraissent être le caractère de l'école française, mais tempéré par ce sens de la mesure qui est propre à l'esprit français. Ascétique et sévère avec naïveté dans Lesueur, mais sans cet emportement de passion violente que l'Espagne a jeté dans son coloris ardent et souvent sombre , notre grande école de peinture se montre profonde, calme, grave, avec Le Poussin. Le Poussin est un vrai
1 Cic, Orat., 19, 64.
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