QUATRIEME PARTIE
Français : il a le génie correct et profond, la beauté du dessin, l'harmonie de la composition; mais il n'a pas la chaleur, rémotion intime, la passion qui s'oublie, qui se laisse entraîner mais qui entraine; c'est le coloris qui lui manque ; il n'a pas la fureur du pinceau. Il y a toujours une pensée dans ce qu'il peint, même dans le paysage , où il est peut-être plus créateur que dans l'histoire. Qui ne connaît le tableau des Bergers d'Ârcadie? Quelle fraîche vallée ! quels beaux ombrages ! quelles prairies riantes où errent ces longs troupeaux! Qui nous transportera dans ces lieux fortunés, sous ces grands arbres, dans cette épaisse verdure? Tout respire ici la joie et le bonheur de la vie. Hélas ! c'est une illusion trompeuse : une tombe attriste ce joyeux tableau; dans l'Ârcadie aussi la mort frappe les hommes, et là aussi toute existence est fragile, toute joie courte, tout bonheur incertain.
Philippe de Champagne a mérité, par sa vigueur de coloris, d'être placé dans l'école flamande; mais cette gloire nous appartient et il ne faut pas nous la laisser ravir. Inférieur comme puissance et expression morale et sous le rapport de l'idéalité, il a, plus que tout autre maître français , le sentiment de la chair et le don de la couleur. Je ne crois pas que la peinture de portraits puisse citer un nom qui efface celui de Philippe : la gloire de Van Dyck l'égale et ne le dépasse pas. Il y a au château de Sablé, encore aujourd'hui possédée par un descendant de la famille alliée des Colbert et des Arnaud, une galerie de portraits faits delà main de ce maître . et parmi lesquels on admire ceux d'Angélique
Arnaud, la célèbre religieuse de Port-Royal, et de M. Arnaud de Pomponne, ministre de Louis XIV, son frère. Ce qui me paraît le côté dominant, l'originalité de Philippe, c'est le relief et le caractère. La puissance du relief, du clair-obscur, qui touche au trompe-l'œil sans y tomber, produit un effet immense dans la peinture, quand le caractère, l'âme de tous les arts, n'en est pas absent. Ici la magie de la couleur et l'illusion de l'art sont telles, que l'on croit, par instants, voir sortir du cadre et entrer dans la vie réelle cette admirable figure. C'est une femme âgée, en costume de religieuse, assise sur une chaise de paille, dans une cellule dont les murs sont absolument nus; sur une table de bois grossière , seul meuble de cette froide et vide cellule, est ouvert, mais renversé, un livre de prières ; la main égrène un lourd chapelet ; la figure est blanchie plutôt que pâlie par la vieillesse ; l'austérité de la vie , passée à l'ombre du sanctuaire , la pureté des pensées , la pratique habituelle du sacrifice et du renoncement à soi-même, impriment au visage et surtout au front une inaltérable placidité ; la lèvre est mince plutôt que forte; la bouche est fermée, elle ne s'ouvre point à la prière intérieure; les lèvres ne se laissent point agiter par la méditation solitaire , profonde, calme, que cette âme refoulée pratique silencieusement en elle-même ; mais le caractère se révèle surtout dans les yeux : indices oculi. L'œil est comme le miroir où se concentrent les rayons divers qui font l'essence de la personnalité humaine ; s'il n'exprime pas tout le caractère , car toutes les parties du corps