‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 174 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

ont leur expression , il donne un sens à tous les traits de la physionomie , insignifiants , pauvres , froids par eux-mêmes; il les éclaire de ses rayons, les échauffe de sa flamme, les agite de la vie de l'esprit qu'exprime le feu qui l'anime. L'œil de cette sévère et inflexible religieuse est grand , bleu , d'un bleu pâle , mais uniforme ; rien n'égale la puissance de cette expression : aucune tendresse , aucune douceur ; point de violence , mais nulle grâce ; rien de mystique, rien de passionné, rien d'angélique : c'est un esprit ferme, simple, droit, une volonté forte, intrépide, inflexible, qui ne connaît ni les angoisses de l'incertitude, ni les agitations de la lutte ; cet esprit a arrêté, une fois pour toutes, ses principes , et rien au monde ne pourra désormais ébranler son tranquille courage ou changer son immuable résolution. Le jansénisme est là tout entier : résigné à tout souffrir, mais à ne rien céder, s'abîmant dans la prière, mais n'attendant rien que de la grâce, il est personnifié admirablement ici dans cette volonté réfléchie , calme , tranquille , mais douée de la ténacité caractéristique de sa secte et de sa race héréditairement opiniâtre : on voit que Philippe a été élève du Poussin. Je n'ai pas vu les tableaux historiques et religieux de ce maître ; mais où il excelle, c'est à pénétrer l'essence d'une physionomie, d'un caractère, d'une situation , et à l'exprimer avec un relief de pinceau et une vérité saisissante d'expression. Il n'est pas de peintre qui cause des impressions plus vives et plus durables. Il me semble que j'ai toujours sous les yeux son Christ mort qu'a popularisé la gravure :

c'est une toile de petite dimension; une masse d'épaisses ténèbres emplit toute la toile d'où se détache vivement le Christ étendu dans son linceul blanc, déployé , qui laisse voir son corps tout entier. C'est une tentative déjà bien hardie que d'oser essayer d'exprimer la divinité , ses attributs moraux , son essence intellectuelle , par la représentation d'une forme humaine et vivante ; mais il semble que ce soit une témérité folle et une contradiction impossible, presqu'un outrage et un sacrilège, que de vouloir représenter un Dieu expirant, c'est à dire la vie dans la mort, que d'emprisonner l'essence purement spirituelle, éternelle, incorruptible, dans des chairs inertes, immobiles, raidies, dans un cadavre enfin déjà bleui par la mort, et qui va bientôt devenir ce je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue humaine. Et pourtant, cela est certain , la peinture réalise ce prodige et accomplit ce miracle : elle donne une voix à cette bouche muette ; elle éclaire d'un invisible rayon ces yeux éteints; elle agite d'une palpitation sourde ce cœur froid qui ne bat plus ; elle aussi ressuscite les morts. Le voilà étendu nu sur son linceul, sans symbole , sans attributs extérieurs qui révèlent à mes yeux sa nature véritable , et ne m'offrant pour signe que la plaie , saignante à peine , de ce sein blessé par la lance du centurion ; mais dans cette noble figure , voilés par l'apparence de la mort, et trahis par la vitalité secrète de la vie intérieure qui sommeille , éclatent tous les attributs de la divinité : la sérénité, la majesté, la douceur, la tendresse, attributs qui n'appartiennent

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