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LA SCULPTURE

Les arts plastiques renferment la sculpture de rondebosse, les bas-reliefs, les terres cuites, les vases, les pierres gravées; l'ivoire, l'or, l'argent, le bronze, le marbre, l'argile, les pierres précieuses , le bois, leur fournissent les matériaux ; ils doivent à la solidité relative de la matière une résistance et une durée plus grandes que les œuvres de la peinture ; ils ont par là dérobé quelques unes de leurs productions au temps et à la barbarie qui aiment également la destruction.

Si la beauté est la forme sensible d'une force idéale et individuelle, de l'essence, du caractère d'un être moral, je crois que la statuaire a une vertu d'effets esthétiques plus purs et plus profonds que la peinture ; sans doute elle n'est pas et ne peut pas être dramatique : les compositions de nombreux personnages entraînés dans une action vive, lui sont interdites par ses procédés de représentation ; les lois de la pesanteur et la nécessité de maintenir chaque personnage dans son centre de gravité, ne permettent pas toutes les attitudes. Gomment, d'ailleurs, disposer les plans et

1 J'ai omis à dessein de parler des fresques : il faudrait , pour en parler convenablement, en avoir vu, et pour en avoir vu, il faudrait avoir visité l'Italie.

les mettre en perspective? on ne peut éloigner les figures sans détruire la connexion qui les doit unir et rendre incompréhensible leur participation à l'action ; les presse-t-on l'une contre l'autre, on ne sait comment rendre ces pressions de la chair; avec une matière aussi pesante que le marbre , un simple attouchement, quand il faudrait une pression forte, serait sans vérité et sans effet ; si on les veut rendre dans leur vérité , cela forme un bourrelet qui , en certaines circonstances, serait le plus impertinent du monde, comme le qualifie plaisamment Diderot.1 Toute action violente, toute action compliquée et même toute action passagère sont hors du domaine de la sculpture ; c'est méconnaître les limites des arts que de vouloir composer un tableau de statues. Les chapelles des Bénédictins de Solesmes,2 attribuées à Jean Goujon, sont composées dans cette pensée qui me paraît fausse.

La sculpture ne réveille qu'une des impressions sensibles, qu'une espèce des idées que nous percevons par la vue : la forme ; la couleur lui fait défaut. Mais est-ce bien un véritable défaut? C'est une grande divinité que la lumière ; mais la lumière qu'emploie la peinture, c'est à dire la couleur, a trop de réalité, trop de sensualité pour être parfaitement idéale. Ces couleurs qui vivifient les chairs, qui nous montrent d'une façon si vive les muscles , les nerfs , la peau , le sang, qui impriment à l'image ce caractère de vie vraie, mais humaine et maladive, cette morbidezza

1 OEuvres complètes , tom. XIII, p. 291.

2 Près Sablé, arrondissement de La Flèche.

tant recherchée de l'art moderne., parlent trop aux sens, expriment trop bien l'être physique, le corps, pour exprimer suffisamment l'essence spirituelle et idéale. La chair, avec toutes ses nuances, toutes ses taches, livides, jaunes, bleues, est le vêtement souillé et déjà corrompu de l'esprit, et le deshonore de son contact impur. La sculpture, elle aussi, a sa lumière ; mais c'est une lumière qui n'ébranle pas nos organes, qui ne séduit pas. mais qui ne trouble pas, qui ne blesse pas nos regards. Les œuvres de la statuaire sont baignées dans une lumière pure, immobile, incorporelle pour ainsi dire ; elle idéalise les chairs même, elle spiritualise le corps, en les rendant incorruptibles. Le marbre surtout les revêt de cette blancheur pure , qui contient toutes les couleurs, et qui semble le symbole de la pureté et de la divinité ; c'est une chair céleste et virginale, admirablement propre à exprimer les êtres surnaturels qui échappent à la corruption de notre nature ; car telle était la destination exclusive de la statuaire antique : Phidias fut poursuivi et exilé pour avoir osé mettre , dans un des accessoires de sa Minerve, la figure de Périclès, son ami, et la sienne même.

Les caractères de la sculpture concourent tous à cette destination. L'homme ne peut montrer sa grandeur que dans l'action ; l'action vive et grande, chez lui, est toujours accompagnée d'une certaine violence, d'une certaine passion particulière et momentanée ; ce côte humain, dramatique, profondément pathétique d'ailleurs, et qui intéresse l'homme par une

sympathie si naturelle, jette une agitation qui n'est pas sans désordre, une certaine turbulence dans son action. L'être divin, le Dieu, n'est pas soumis à la passion ; son acte est serein, son action calme ; il agit toujours conformément à son caractère et à son essence ; la violence de la passion ne le fait pas sortir de lui-même ; il semble même que son acte est toujours identique et le même, et ne diffère pas de son caractère : or, si la peinture excelle à faire bouillonner la passion dans le mouvement dramatique et la couleur animée de ses figures, le calme d'une vie divine et la tranquillité inaltérable d'une force sûre d'ellemême coulent à flots dans le marbre et clans le bronze, avec une puissance douce, mais irrésistible. C'est par la sculpture qu'un caractère retrouve toute sa généralité et son essence persistante et idéale. Il est naturel qu'Apollon reste toujours dans cette fière et noble attitude que lui a donnée le sculpteur antique. L'homme est essentiellement changeant , parce qu'il est faible ; le Dieu est toujours semblable à lui-même , parce qu'il est puissant.

Hegel , l traduisant peut-être sans le vouloir Plotin , dit de la lumière de l'œil qu'elle est l'expression la plus immatérielle de l'âme. L'œil, dit le philosophe d'Alexandrie, 2 ne verrait jamais le soleil s'il n'était lui-même une espèce et une image du soleil. « La lumière de l'œil, ajoute Hegel, manque à la statuaire, et nous ne pouvons dès lors pénétrer dans ce monde

1 Cours dEsthét., tom. II , p. 373.

2 Ennéad... VI , 1,9.

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