‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 176 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

intérieur de l'âme que l'œil seul peut révéler au dehors. Ses personnages, privés du regard, sont privés du rayon de l'esprit. » Cela est peut-être moins exact qu'on ne serait disposé à le croire. L'organe complet de l'œil existe dans la statue ; ce qui y manque, c'est la couleur et l'iris; mais la couleur n'est qu'une décomposition de la lumière à travers le prisme cristallin que l'œil renferme ; c'est la couleur seule qui rend visibles l'iris, le blanc et la prunelle de l'œil : or, la couleur n'est pas la lumière ; elle en est une décomposition , et si la chair divine est incorruptible , elle ne corrompt pas la lumière qui la traverse , et conserve , quoique baignée de lumière, sa blancheur virginale et sa pureté céleste. Je prétends que la statue voit ; aucune statue ne fait l'effet d'un aveugle ; on lit dans son regard; sans doute elle ne voit pas les mêmes couleurs , elle a le regard fixé sur un autre monde ; elle contemple une lumière céleste qui laisse immobile l'organe dont la pureté ne la décompose pas, et qui remplit tout l'œil de sa blancheur sans tache. Le monde idéal a aussi sa splendeur sereine et sa radieuse , mais tranquille lumière.

Largior hic campos œther et lumioe vestit Purpureo, solemque suum, sua sidéra norunt. 1

Nous ne sommes plus dans le monde orageux de la passion qui lance ses éclairs dans le regard ; nous ne pouvons plus lire la colère, la violence, dans ces yeux blancs et sereins qui ne décomposent pas les couleurs du prisme.

1 Virg., /En., VI, v. 640.

Quoi de plus inconstant que les jeux du regard, les expressions de l'œil, la mobilité de ses mouvements, les mille nuances de ses couleurs changeantes? Cette perpétuelle mobilité n'exprime la vie que sous un côté humain, c'est à dire sans permanence, sans persistance, sans unité. La peinture, en fixant un de ces moments et en lui donnant la durée, fait nécessairement un idéal faux : elle donne un caractère essentiel à ce qui est accidentel et changeant.

Dans la sculpture , la fixité du regard annonce une âme vraiment divine , l dont les pensées ne sont point agitées , et dont le flux et le reflux de la passion ne se peignent pas dans le miroir du regard , plus mobile et plus inconstant que les vagues de l'Océan. Ajoutons que la sculpture n'enchaîne pas l'être au sol ; toujours sur un piédestal, la statue ne touche jamais la terre.

La difficulté que présente la fusion du bronze ou la dureté rebelle du marbre, interdit à la sculpture les sujets frivoles, légers, libres jusqu'au libertinage, que, dans un instant de folie, peuvent se permettre le crayon et même le pinceau ; toute œuvre de sculpture est longue, pénible r et exige une inspiration profonde et opiniâtre ; l'idéal qui sera déposé dans cette pierre rebelle sera grand et digne de l'effort qu'il a coûté; c'est une muse chaste et religieuse que la sculpture , « elle ne souffre pas le burlesque ni même le plaisant. Le marbre ne rit pas; ~ » il ne pleure pas non plus. Je trouve que

1 Xénoph. , Mémor. III , 10. « La statuaire représente par des formes les actions de l'âme. »

2 Diderot., OEnvres complètes, tom. XIII, 287.

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